Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses.
«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer ni dans ce monde ni dans l'autre.
—Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi. J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou en terre devant vous et me justifier.»
Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre. Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou s'ensevelir sous les décombres de la forteresse.
«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être, elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.»
En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se dégage de ses étreintes et le repousse froidement.
«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous; mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour jamais.»
Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.
«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un couvent.»
Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.