—Maître, es-tu sûr de leur trahison?
—Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?
—Non, maître.
—Marchons donc!
—Marchons!»
Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.
«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils n'ont point échangé une parole.
«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les dents claquer.
Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace le courage ébranlé de Naam.
«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?»