—Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.

En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines dirent:

«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le feu au château de San-Silvio.»

Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui, assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet précieux; tous se demandaient à voix basse:

«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le gouverneur paraît si tranquille?»

Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit tressaillir d'effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se défendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense, comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les plates-formes des tours et le couronnement dentelé s'écroulèrent spontanément. Les flammes furent étouffées après s'être divisées en mille langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les flancs de l'édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu'un informe amas de pierres d'où s'exhalaient les tourbillons noirs d'une âcre fumée et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l'île, épars sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu'il était impossible de définir et qui se prolongea d'une manière déchirante pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un dernier cri de mort; après quoi on n'entendit plus que la voie de la mer, éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.

«Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n'être écrasé qu'à cette heure? dit Orio à Naam.

—Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien de…..

—Partons!» dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui s'éteignaient dans la blancheur du matin.