Il n'était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l'Uscoque n'eût privé d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses biens. C'était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces désespoirs qui n'osaient s'en prendre à la nonchalance du gouverneur de San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du Peloponesiaco, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence qu'assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la vérité triomphait!

A cette idée, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le peuple en masse s'armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre avait abattues; des mères furieuses l'écrasaient sous les cadavres sanglants de leurs enfants; des mains avides déchiraient ses flancs et fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu'il avait dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et dansaient autour de lui avec des rires affreux.

«Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Frémio; c'est moi qui vais hériter de tes biens et de ta gloire.»

«Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te torturer de nos propres mains.»

Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé:

«Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que celui d'une femme.»

Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio à la colonne Léonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pavé, se brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle fumante.

Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables visions engendrées par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eût toujours devant les yeux la réalité, et qu'il pût affronter à toute heure, par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne put résister à ce régime; sa raison s'ébranla, et les fantômes vinrent l'assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que pendant le sommeil.

A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard; son sang était tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants, loin de l'égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la débauche, il y trouva un profond ennui: c'était, disait-il, un instrument diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent étourdi, mais qui désormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait s'éclaicir; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l'apogée de leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour suivre le crescendo comme les autres.

C'était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commençait à ressentir à son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, lui faisaient l'effet de bêtes brutes. Il les accablait d'invectives auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels accès de fureur et de haine qu'il était tenté de les empoisonner et de mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d'eux et de lui-même.