En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un regard d'airain; puis, se tournant vers les juges:
«Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce que je vous demande.»
Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de l'abattement où l'avait plongé ce récit, et, s'adressant au docteur:
«Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de l'assassinat de ma nièce?
—Votre seigneurie connaît-elle cet objet? dit le docteur en lui présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom et la devise des Morosini.
—C'est moi qui l'ai donné à ma nièce, dit l'amiral. La serrure est brisée.
—C'est moi qui l'ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre qu'il contient.
—C'était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant
Mezzani?
—Oui, c'était elle, répondit le docteur; elle l'a gardé, parce que, d'un côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n'était pas dans les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eût remise si elle n'eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle l'a toujours porté sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brisé le cachet de la lettre, et qu'après l'avoir lue elle me l'a remise.»
L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit; car il n'était point de tête si puissante et si vénérée dans l'État qui ne fût forcée de se courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre, et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour; quand il l'eut finie, il en recommença la lecture à haute voix, disant qu'il devait cette satisfaction à l'honneur d'Ezzelin, et ce témoignage d'abandon complet à Orio.