L'abbé était aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait à Émile: «N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chassé, vous serez forcé de vous battre avec le terrible général,» c'était à son tour de quitter la maison et d'y laisser Émile. Le général s'est montré terrible en effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adressé une semonce de Croquemitaine qu'elle a écoutée avec sang-froid et que je n'ai guère entendue. Toute mon attention était absorbée par l'abbé Fervet, qui paraissait près de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je m'apprêtais à l'empêcher de se fendre la tête sur les dalles; mais il s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas à dire, avait l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colère ont disparu, la douleur seule est restée, mais quelle douleur! Elle était immense, effrayante. Ses yeux agrandis étaient attachés sur Lucie avec un mélange de reproche ardent et d'épouvante désespérée. Mon ami, cet homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'âge des passions terribles, surtout pour les prêtres. Ce n'est pas la fortune de Lucie qu'il veut donner à l'Église, ce n'est pas son âme qu'il veut donner au ciel.... Je me trompe peut-être, mais venez et voyez vous-même, car c'est à vous qu'il appartient de dessiller les yeux du général, ceux de sa fille aussi. Ni Émile ni moi n'oserions toucher une question si délicate devant elle; le grand-père est trop vieux, la vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est à vous d'être ici le véritable père de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure jusqu'au bout.
J'aurais dû me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu. L'abbé s'est opposé aux reproches que le général adressait à sa fille.
«Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a même complétement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-père porte aux personnes de mon état; mais, lorsque je me suis trouvé en présence de ce vieillard, elle a exigé qu'il sût la vérité en ce qui me concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqué son irritation par un louable scrupule de sincérité. M. de Turdy est souffrant. Mademoiselle Lucie s'inquiète... elle craint ma présence; je me retire sans dépit et sans murmure.
—Non, mordieu! s'est écrié le général, personne ne vous chassera de chez moi!
—Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a répliqué avec affectation M. l'abbé.
Lucie.—Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-père.»
L'abbé a salué profondément.
Le général Orgon.—«Je sortirai d'ici avec vous!...
—Restez, mon père, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai respectueusement M. l'abbé. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous êtes irrité, ne vous montrez pas ainsi. Nos hôtes se retirent, laissez les partir sans s'apercevoir de nos agitations.»
Elle a quitté la terrasse avec l'abbé, dont les yeux dilatés ont retrouvé une lueur d'espérance et de vie. Le général était abîmé dans je ne sais quelle méditation orageuse. Il s'est tourné vers moi, faisant une mine de mauvais garçon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre: