—Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement, que le cœur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre, tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés; ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de lion!...»

Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux. Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la pression du Moreali.

Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue, et, serrant les mains d'Émile:

«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les bourrasques.»

Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours pour aller vous chercher.

«Non, dit-elle, qu'il vienne, et ne quittez pas le voisinage.

—Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé.

—Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...»

Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle sans savoir où elle serait emmenée.

«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs, je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à l'heure j'ai joué mon va-tout avec lui. M. Henri a cru que je triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais, un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de rien!»