J'ai voulu, cher père, te rapporter aussi textuellement que possible tout ce discours de notre ami, parce que madame Marsanne, voyant que je ne recherche pas sa fille, te consultera probablement avant d'écouter un autre prétendant. Peut-être que tout cela ne t'apprend rien, qu'elle t'a déjà écrit la tournure que prenaient les choses en ce qui concerne Élise, et que depuis longtemps tu as pénétré le caractère et les idées d'Henri. Peut-être que tu les as pesées dans ta sagesse, et que tu as déjà porté ton jugement. Permets-moi cependant de te dire le mien, Élise Marsanne et Henri Valmare me semblent faits l'un pour l'autre, et j'ai quelque sujet de croire qu'ils s'entendent déjà fort bien.
Quant à mon avis,... qu'importe? Puis-je dire que j'ai un avis, une théorie quelconque à opposer au programme que mon ami s'est fait sur l'amour et le mariage? Non, en vérité, je n'avais pas encore beaucoup pensé au mariage, moi, et, depuis que j'aime, tout se résume pour moi dans le besoin de l'amour éternel, de l'amour exclusif. Le mot de mariage ne m'offre pas un sens à part, et je ne peux rien discuter à ce sujet avec Henri, qui fait de l'amour une sorte de satisfaction physique légitime, énergique et amicale, mais où il semble que les croyances, les opinions, les idées en un mot doivent faire éternellement deux lits.
Je lui ai juré que ni toi ni moi n'apporterions d'obstacle à ses projets, et je le priai de ne pas se préoccuper des miens à ce point de vue.
Deux jours après, nous allâmes rendre notre visite à M. de Turdy. Il était seul. Sa petite-fille va de temps en temps voir sa tante à Chambéry. Les jeunes personnes du monde vont rarement ainsi seules dans leur voiture. Moi, je n'y trouvais rien à redire, je devais croire et je crois à la fidélité et au dévouement des vieux serviteurs auxquels M. de Turdy confie son unique enfant; mais Henri, qui est plus occupé que moi des usages, a demandé assez naïvement au vieillard si les jeunes Savoyardes jouissaient de la liberté qu'on accorde aux demoiselles anglaises.
«Non, pas du tout, a-t-il répondu; mais ma Lucie, n'est plus une petite pensionnaire. Elle n'a pas de mère, sa tante est infirme, et, moi, je suis bien vieux; je me déplace difficilement. Son père n'est ici que lorsqu'il peut dérober quelques jours à ses fonctions militaires. Lucie a le cœur partagé entre nous trois; elle ne peut guère suivre le général, qui n'est jamais installé que provisoirement, et qui, étant toujours censé en activité de service, se flatte toujours d'entrer en campagne à la première occasion. C'est un bon père que mon gendre, et il voit que Lucie est plus convenablement et plus heureusement fixée dans la vieille famille sédentaire que dans une ville de garnison. Il a donc bien voulu me faire jusqu'ici le sacrifice de me laisser mon bâton de vieillesse, et je lui en sais un gré extrême. C'est un homme excellent, bien qu'un peu imposant de manières.»
En prononçant ce mot d'imposant, M. de Turdy eut une sorte de mystérieux sourire qui me frappa, mais qui ne m'a pas été expliqué. Il continua de motiver à nos yeux, avec une condescendance qui me frappa aussi, l'espèce de liberté dont jouit sa petite-fille, et c'est alors seulement que j'appris l'âge de Lucie. Je ne le soupçonnais pas: je lui avais donné de seize à dix-sept ans.
«Elle est majeure depuis un an, nous dit-il, et je trouve qu'il serait ridicule de l'astreindre à toutes les minuties de l'étiquette nécessaires aux petites ingénues. Elle est arrivée à la jeunesse complète, entourée de tant d'estime et de respect, que nous croyons juste, sa tante et moi, de lui laisser recueillir un peu le bénéfice de sa raison et de sa piété.»
Puis, s'adressant à Henri, il ajouta:
«Vous trouverez peut-être ce dernier mot un peu rauque dans ma bouche de mécréant; mais je veux vous dire—devant votre jeune ami précisément—que je me suis fort amendé depuis un an ou deux. Il est temps, n'est-il pas vrai? N'allez pourtant pas me croire converti! Les capucinades sont fort de mode en ce temps-ci. Moi, j'ai passé l'âge où elles pourraient être utiles, et je m'en tiendrai à la chose qui m'a suffi jusqu'à ce jour. Je nie le Dieu personnel, voyant, écoutant, veillant et réglementant la création à la manière d'un administrateur émérite. Si Dieu existe, il n'a, selon moi, de comptes à rendre à personne de sa gestion, et il l'abandonne aux lois établies par la force des choses. Je sais que vous n'êtes pas beaucoup plus spiritualiste que moi, mon cher Valmare; mais votre jeune ami,... dont j'ignore absolument les opinions...»
Je lui demandai si c'était une question qu'il me faisait l'honneur de m'adresser.