—Allons! c'est un âne!» grommela le général entre ses dents.

Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quelques louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement et jeta sur la table en disant:

«Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie.»

Il prit la lettre, son bâton, sa besace et partit pour Aix, où Moreali lui avait annoncé qu'il le retrouverait.

Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilité qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son cœur. Il avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de charité; mais il n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, et l'était encore trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il reculait devant l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé.

«Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre monsignore!» lui dit-il.

Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.

«Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne travailles point, tu te laisses vivre au gré du diable! J'ai été comme toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu attends les tentations, au risque d'y céder, et, quand elles viennent, elles te trouvent désarmé! Je te le dis: tant que tu n'auras pas détruit sans retour la sensibilité du corps et de l'esprit, tu souffriras sans profit et sans honneur.»

Selon le père Onorio, l'état de perfection, celui qui a été préconisé par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable orthodoxie, le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et une trop vive jouissance: on se résigne, on se passe de foi, on devient stupide, tant que dure l'épreuve; mais, pour subir sans péril cette épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la faculté de pécher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté.

Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme nous la réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le leur!