Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manoir et envoya deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pussent lui reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Moreali.

«Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon grand-père regrette d'avoir méconnu vos intentions; mais voici un nouvel ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et persuadé. Je suis aussi heureuse d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin a vous en faire sortir.»

Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la parole: il sentit qu'il le haïssait; Émile ne lui avait pas inspiré d'aversion. Il se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dîner, on l'invita à rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait énormément faibli en son absence. Le général se plaignait du capucin, il rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Lemontier, à la bonhomie sans rancune du grand-père, à la discrétion d'Émile, qui était parti afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été initié malgré lui à des dissentiments fâcheux, mais qui était un caractère sûr, un garçon discret. Bref, le pauvre général eût bien voulu être content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa résistance. N'était-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en épousant Émile, fût libre de pratiquer?

«Vous êtes facilement dupe, monsieur le général! répondit Moreali. Cela ne doit pas étonner de la part d'un caractère chevaleresque comme le vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises consciences. Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa future belle-fille, c'est parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette liberté entre les mains de M. Émile.

—Si je le croyais! fit le général déjà empourpré de colère; mais supposez-vous à ce petit Émile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimât. Elle ne tient point à lui! Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-là, qui prétend l'obtenir de moi malgré elle et malgré vous. Elle est flattée de la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquiéter et à me taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la scène de l'autre soir. J'ai été un peu emporté, je m'en accuse et m'en confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers ses enfants qu'un chef envers ses inférieurs.

—C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'autorité paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai chrétien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire d'impunité, aux enfants rebelles....

—Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despotisme; je la tuerais plutôt!

—Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire obéir sans éclat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-même.

—Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses propres opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la Révolution!

—Eh bien, elle est chez vous, la Révolution! reprit Moreali. Elle ronge votre famille au cœur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'Église. Tenez, monsieur le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi; je suis dédaigné, méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah! qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a méconnu déjà la voix du sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courbé la tête sous le vent révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la religion et de la société.»