—Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai manqué ni à mon vœu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire, cette révélation est l'œuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi: elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez être.

—C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent, quels liens l'unissent à vous. Parlez.»

Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe attendit la confession du prêtre.


[XXIX.]

[RÉCIT DE L'ABBÉ.]

Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard. Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif.

Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.

A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à Dieu par un vœu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout fait pour réaliser ce vœu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.

Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les jésuites.