«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons.... Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si j'ai fait un péché en aimant ce colonel.»

Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut ébranlée, et me promit de n'y plus songer.

Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange:

«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que Dieu et la Vierge.»

Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié, que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son cœur avec cette sublime simplicité!

Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était, et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère, son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et de fraîcheur.

Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je craignais qu'on ne la détournât du ciel.

Madame de Turdy reparut enfin.

«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une religieuse. Je viens vous demander conseil.»

Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas deviné, moi! j'avais laissé ma jeune sœur s'égarer dans son rêve d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux idéal!