En me présentant de nouveau devant Lucie, j'étais donc digne, sinon de son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance sans bornes dans son caractère, et ce n'est pas là un sentiment d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas si mon cœur et mon imagination la plaçaient trop haut: j'avais ce besoin d'adorer sans contrôle et de se donner sans réserve qui est à coup sûr le fait d'une réelle ingénuité d'esprit.

Ce fut à la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisième rencontre. Cette chute d'eau, médiocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau était vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi, le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le beau n'a pas besoin d'une grande mise en scène, et que l'effet des choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'où elle s'élance est proportionnée à son élévation; et les blocs où elle disparaît un instant, pour s'en échapper en plusieurs courants agités, sont jetés là dans un désordre en même temps hardi et gracieux. Il y a des entassements qui forment des arches moussues où l'eau tournoie et bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est plutôt joie que colère. Partout sur ces beaux rochers mouillés fleurit cette petite plante rose que tu aimes tant, l'érine alpestre, qui se tasse et se presse à la pierre, en lutte contre l'eau, avec la coquetterie des êtres délicats d'aspect qui ont l'organisation forte. J'étais en train d'examiner ces fleurettes à la loupe avec Henri, quand j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec mademoiselle La Quintinie et son grand-père. Je ne crus pas devoir marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se présenter le premier. Tout le monde connaissait la délicatesse de ma situation, car on s'arrangea de telle manière que je dusse offrir mon bras à Lucie, et très-peu d'instants après, bien qu'elle ne parût point songer à s'y prêter, nous fûmes seuls ensemble au bord d'un des méandres du torrent, séparés de nos compagnons par un groupe de rochers.

Nous étions trop près de la cascade pour échanger facilement des paroles suivies. L'érine alpestre me servit de prétexte pour nous en éloigner un peu et pour parler de toi. Lucie se montra dès lors toute disposée à m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes. Elle connaît tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de mérite qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la mémoire la technologie des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le développement. J'étais ravi de voir qu'elle n'était étrangère à rien de ce qui t'intéresse. Je le fus encore plus quand je découvris qu'elle connaissait toute ta vie de dévouement, de travail et de dignité. Elle voulut savoir ton âge, ta figure, tes goûts, tes habitudes, ta manière de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus répondu à tout, elle me demanda si je te ressemblais.

Je ne te ressemble qu'à demi, et j'avouai humblement qu'avec mes vingt-quatre ans j'étais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante. Elle ne me sut pas mauvais gré de l'hommage que j'étais heureux de te rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance extérieure qu'elle se préoccupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes idées, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en moi-même quelque modification. La question était directe, sérieuse, et ne me déplut pas. D'autres eussent peut-être préféré une femme ne sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal à l'aise avec cet esprit net et sérieux qui me demandait compte avec douceur et délicatesse du fond de ma pensée. Je n'éprouvai pas le puéril besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais bien qu'elle en était persuadée, et qu'en m'interrogeant, elle ne me demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout être humain a le droit de vouloir soumettre à son point de vue.

Voici, je crois, le sens fidèle de ma réponse:

«Mon père a travaillé quarante ans, cherchant à travers les profondeurs du passé non pas tant les curiosités de l'érudition que les vérités de l'histoire philosophique. Il n'a été ni professeur ni fonctionnaire sous aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir à aucun corps de la science officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de conserver une indépendance absolue, extrêmement rare dans le temps où nous vivons. Vous voyez que le résultat de tant de savoir et de liberté l'a conduit à repousser les systèmes de toutes pièces et à n'admettre qu'un très-petit nombre de vérités fondamentales. Vous êtes étonnée, disiez-vous tout à l'heure, de trouver dans ses résumés tant de respect pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de douceur envers les plus intolérants adversaires de sa philosophie: c'est que mon père est d'une générosité de tempérament dont rien n'approche, et que la forme amère ou irritée lui est antipathique; mais ne croyez pas que cette douceur d'âme change rien aux principes qu'il a une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses conclusions générales, vous devez être certaine qu'il n'y a pas en lui de transaction possible avec ceux qui nient le développement de la lumière....

—C'est-à-dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me regardant fixement.

—Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les sectateurs de toute religion qui cloue la pensée humaine sur un dogme immobile et sans avenir.

—Et vous partagez entièrement cette révolte de votre père contre des croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit?

—Je la partage entièrement, répondis-je, non-seulement par respect pour son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore par la conviction que mes études, mes instincts et mes réflexions m'ont forcé d'avoir.»