«Eh bien, je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé; car, pour sauver Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté. Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont une bigamie bénite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial; demain, un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-être tenterait à de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel. Arrière ces mensonges funestes, qui déguisent avec une science si profonde et des transactions si subtiles la poésie des sanctuaires et la langueur extatique des cloîtres! J'en sais long, allez, sur ces drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces mariages de la mort avec la vie! N'y eût-il pas de l'autre côté des grilles l'homme désiré qui désire, quelle chose plus matérialiste que ces hyménées où le chaste et divin initiateur des âmes, à qui l'idolâtrique Blanche prêtait votre figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur esprit, devient un fétiche adoré dans d'impures défaillances?
«Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la satisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de l'imagination: elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au philosophe, et, si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez, par la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans l'abîme du vague; c'est que vous vous êtes fait un code du devoir où ce qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein XIXe siècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous avait données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge; c'est enfin que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec l'infini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez été forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent, tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur la conscience d'un père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignité en donnant à sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez dû bâtir un édifice romanesque et puéril, errer comme un amant ou comme un père de mélodrame autour des murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une grotte, écrire des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom nouveau, tendre des piéges, corrompre par la promesse du paradis une servante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'œuvre, pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas osé mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel, le père de son fiancé! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dangers peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de leur revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et les habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qualifier. Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous avez dû souffrir!
«Et tout cela pour tenir à une mère un serment que Dieu n'a point accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme qui se sent guidé par le devoir! Vous avez rougi et pâli cent fois malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous avez cent fois dit à Dieu dans votre angoisse: «Vois mon intention! N'es-tu pas le maître inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre, qui dois triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes, enfreindre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser une tache sur l'Église en ma personne sacrée?»
«Mais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux brillants de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'immoler; il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle, et il ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous et contre vous.
«Il faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état de sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi ou de raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière, l'éternelle nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'éternelle vie du ciel et de l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions, dites-vous!... Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des persécutions. Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous verrez clair un jour au delà de la tombe, et, comme je ne crois pas plus aux châtiments sans fin qu'aux épreuves sans fruit, je vous annonce que nous nous retrouverons quelque part où nous nous entendrons mieux et où nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je ne crois à l'impunité du mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre cœur par de grands déchirements de cœur dans quelque autre existence. Il ne tiendrait pourtant qu'à vous de rentrer dans la voie directe de votre bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter dès cette vie. L'âme humaine est douée de magnifiques puissances de repentir et de réhabilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre mot de contrition dit beaucoup.
«Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour où vous saurez dégager une grande somme d'erreurs de beaucoup de décisions éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connaîtrez la chasteté sans combat, l'humilité sans protestation intérieure, la charité sans restriction dogmatique, l'amitié sans détour, la foi sans défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état de perfection auquel tout homme de cœur peut aspirer, n'eût-il pas encore été franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai où aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et convaincu, il n'est pas besoin de mortification, de cilice, de jeûnes et de luttes avec Satan. Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystères.»
Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. Il ne répondit rien. Il se leva, ouvrit les fenêtres, regarda les étoiles et aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir prendre connaissance du dernier écrit de madame La Quintinie.
«Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un vœu relatif à sa fille peut-être! Si nous le dérobons à la connaissance du général, n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir?
—Vous pensez donc que c'est une volonté lucide?
—Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; mais je crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais compromis. Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce trouble dans une famille.»