«Ce n'est pas là une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de madame de Warens me répugne, permettez-moi de vous le dire.

—Ma chère enfant, reprit le grand-père, j'aime à croire que tu sais fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne s'est jamais permis de la raconter devant toi, à moins que cette personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les béguines, ou encore quelque prêtre; car il n'y a que les dévots pour dire crûment les choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux mécréants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.»

Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dépit ou de honte monta jusqu'à son front; mais la lutte contre elle-même fut rapidement terminée. La rougeur s'envola comme un éclair, elle embrassa le vieillard en disant:

«En cela, père, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me donner tort.»

M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: «Vous voyez si on peut résister à tant de grâce et de bonté....» Et il est certain que j'étais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait même, rien que pour le plaisir de la voir si délicieusement céder. Aussi le nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion systématique pour le grand génie de Rousseau, qu'elle ne connaît pas. Je m'affectai intérieurement de la pensée que cette âme candide était déjà déflorée par la science de soi-même imposée aux jeunes filles pieuses comme un devoir, comme une nécessité du sérieux de la confession. La confession!... Je n'avais jamais pensé à cela qu'avec sang-froid. J'avais vu la première institution, la confession publique à la porte du temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de l'époque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une déviation du principe, comme un accommodement du pécheur avec le ciel et du prêtre avec le pécheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pensée l'image du prêtre entre Lucie et moi. Quand elle se présenta, elle fit passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frappé que comme éloquence, et il me revint tout entier dans la mémoire comme si je l'eusse appris par cœur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y a pas longtemps.... «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec toutes familièrement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimité, le secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui, bientôt l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle puisse faillir, lui nomme le péché.... Seuls et n'ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent ou plutôt murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une heure et se renouvelle souvent.»

Cette implacable citation de ma mémoire, avec son corollaire sur le rôle du prêtre entre les époux, me fit ressentir tous les aiguillons de la jalousie, et cette première torture de l'amour fut si poignante, que Lucie s'en aperçut et me demanda ce que j'avais.

La présence du grand-père ne me gênant pas pour un entretien de cette nature, je demandai brusquement à Lucie si elle avait un confesseur.

«Eh! mais oui, sans doute, répondit-elle; il le faut bien!

—J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.

—On a toujours quelque chose à se reprocher.