Cinq jours, cinq mortels jours après, j'ai reçu un billet de M. de Turdy qui me disait: «Je suis seul, venez me voir.» Je l'ai trouvé seul en effet. Lucie était allée à Chambéry passer une semaine auprès de sa grand'tante. M. de Turdy était triste, bien qu'il voulût faire contre fortune bon cœur. Nous n'avons parlé que de Lucie, tout en essayant de n'en point trop parler.

«Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystérieuses que je ne peux pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai gagné le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma sœur est une bonne fille dont la dévotion n'a rien d'exalté; son entourage est très-arriéré d'opinions, mais il n'y a là personne d'assez fort pour avoir du crédit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun, et, quant à elle, vous avez dû constater que, dans tout ce qui tient à la vie pratiqué, à la politique, au temporel, comme ils disent chez sa tante, elle est très-libérale; mais elle avait toujours dit et elle recommence à dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrédule. Je me suis épuisé à la gronder, à la contredire; elle m'a promis de s'interroger elle-même, et elle m'a paru très-ébranlée en partant.

—Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'à présent elle a repris ses forces, et que l'influence mystérieuse dont vous parlez s'est de nouveau emparée d'elle.

—Ah! si je savais qui! s'est écrié le vieillard en frappant sa canne sur le parquet avec vivacité. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y a là un couvent de carmélites très-austères, et je sais qu'elle y va quelquefois. Oui, oui, ce doit être un foyer de fanatisme: Je ne veux plus qu'elle y mette les pieds!»

Je me sentais bien mal défendu contre le malheur de ma destinée par ce vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourmenté, que je consentis à passer la journée et la soirée avec lui. Je fis tant bien que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les soirs quand ils sont tête à tête.

Il était tard quand nous eûmes fini, et, pour épargner au batelier de la maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalité que le châtelain m'offrait pour la nuit.

Ici se place un fait fort étranger peut-être à ma situation, un fait qui te paraîtra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frappé pour que je ne te le rapporte pas.

J'étais si agité de me trouver dans cette maison pleine de l'image de Lucie, dans cette maison qui eût pu devenir la mienne, si j'étais moins loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'œil. Ma chambre était au rez-de-chaussée et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en échappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui n'est pas grand, mais qui est un Éden quand même, grâce à ses beaux ombrages, à ses massifs de fleurs et à ce site magnifique qu'on y domine. La lune, réduite à un croissant assez délié, se leva vers minuit, éclairant à peine le pied des arbres; mais la nuit était si claire et si constellée, que je distinguais, sinon la couleur, du moins la forme de tous les objets environnants. Le lac se détachait comme une plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions, exhalaient des parfums exquis. Tout était recueillement voluptueux, mystère d'amour peut-être, dans cette nuit tiède. Une charmante cascade, qui bondit au bout du jardin après avoir mis en mouvement une petite usine, était emprisonnée dans son écluse. Tout était muet et comme endormi profondément. Je pensais à Lucie avec une ardeur de désir et de terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit, il ne s'en produisait aucun, mais à l'idée, à l'appréhension du moindre souffle de l'air dans mes cheveux.

Tout à coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadencé d'une paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port placé à l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la plate-forme, était si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau, vivement brillantée en cet endroit, ne l'eût détachée comme un point noir à la surface.

Quoi de plus simple que la présence d'une embarcation sur ce lac souvent exploré la nuit par les pêcheurs ou les oisifs? Mon imagination excitée vit pourtant là un événement capable de décider de ma vie. C'était Lucie qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de moi!