Quel était donc le but de cette longue course sur le lac pour une station d'un instant? Il n'y avait là que la chapelle rustique où l'on pût prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je sache, avec l'intérieur de la montagne. J'essayai de démarrer un petit canot de pêcheur, j'en vins à bout, et en un instant je gagnai la grotte. Elle était vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un parfum de fleurs très-prononcé et un objet blanchâtre dont je m'emparai; c'était une grosse touffe de lis qu'on venait de déposer aux pieds de la madone, car les fleurs étaient trop fraîches pour avoir passé là la moitié de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A qui? à la Vierge ou à Lucie?

J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre après l'avoir délié avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprimé en or, et ce signe était ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un cœur de Marie, un cœur surmonté d'une croix et percé d'un glaive avec des gouttes de sang figurées en rouge carmin, emblème d'amour charnel, s'il en fut, avec une allusion à la douleur physique. J'éprouvai un mouvement de dégoût. De pareils symboles m'ont toujours semblé exprimer tout autre chose que des idées religieuses, et je cherche en vain dans la vraie doctrine chrétienne quelque trait qui s'y rapporte.

Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte d'ex-voto d'un cœur malade, dévoré peut-être, peut-être ensanglanté par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'était peut-être rien de tout cela, c'était tout simplement un vœu accompli par une âme dévote étrangère à mes préoccupations; mais cet étranger, je l'avais assez aperçu pour me convaincre que ce n'était ni un paysan ni un prêtre: il m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rêvé tout cela. Quoi qu'il en soit, je reportai le bouquet, et je restai caché dans la chapelle, attendant avec la rage au cœur que quelqu'un vînt le prendre. Je ne vis personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont j'avais emmené le bateau, et qui, aux premières lueurs du jour, me héla du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'étais un hôte du manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si matin, de ne pas l'avoir réveillé.

Il me reconduisit à l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la madone, et j'avais emporté le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis reconduire dans la soirée. Les lis étaient là flétris, personne n'y avait touché. Il était huit heures du soir. Quoique très-fatigué, car je n'avais pu me reposer dans la journée, je montai au château, et je surpris agréablement M. de Turdy, qui s'apprêtait à se coucher, en lui disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais songé à venir faire sa partie.

«Ah! que c'est aimable à vous! s'écria-t-il. J'allais tâcher de dormir pour échapper à l'ennui de ma veillée solitaire. C'est si long, une soirée de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants nous gâtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont là, nous nous laissons aller en égoïstes que nous sommes, et quand ils s'en vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne préfèrent pas notre triste société à toutes choses!

—Il faut lui dis-je en préparant sa table de jeu, que mademoiselle La Quintinie ait à Chambéry des occupations bien sérieuses ou bien attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai été témoin du plaisir sincère qu'elle trouve à vous entourer de soins.

—Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troublé de quelque souci grave!

—Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de Chambéry?

—J'en reçois de deux jours l'un: elle m'écrit des billets très-courts, et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement, nous ne nous quittons point de tout l'été, hormis pour les grandes fêtes religieuses, qu'elle va célébrer auprès de sa tante. L'hiver, nous nous séparons franchement. Je n'aime pas Chambéry. Je passe quelques mois à Lyon, où j'ai des connaissances, et où il fait moins froid que dans nos neiges. Alors ma Lucie m'écrit de longues lettres charmantes, qui font ma consolation et mon orgueil; mais la séparation qu'elle m'impose en ce moment, en plein été, sans cause suffisante selon moi, m'est fort pénible.»

Je fis observer à M. de Turdy que j'étais la cause de son chagrin, et qu'il eût été beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer à Chambéry, avec défense d'en sortir jusqu'à nouvel ordre, que d'y aller elle-même pour m'éviter.