Mon Anglais s'aperçut que j'étais pris de défaillance. Il me ramena à Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me remis au lit, et je dormis près de quarante-huit heures. Je crois qu'on m'a saigné; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai passé encore deux jours à me remettre; enfin, je suis très-bien, très-fort, très-calme aujourd'hui. Je me suis occupé, durant cette inaction forcée, à me détacher de Lucie, à repousser de moi cet amour impossible, insensé, misérable, et qui me rendrait injuste et méchant, je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai prié Henri et madame Marsanne, qui m'ont soigné avec une bonté parfaite, de ne pas prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'écrire de mon indisposition. Je me suis senti de force à te raconter tout moi-même. Je suis guéri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre. Ah! mon père! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-être guérir ton Emile.
[III.]
[M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE.]
Lyon, 6, juin,1861.
Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux résumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu reliras peut-être avec fruit dans les moments d'épreuve qui t'attendent encore.
Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'à t'encourager dans ta vaillante certitude: l'âme des époux ne doit pas faire deux lits. L'indissoluble union de deux êtres appartenant à l'humanité ne doit pas s'assimiler à l'accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux rangs inférieurs de la vie organique. L'homme doit être l'homme autant que possible, c'est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses forces le lui permettent. C'est par là seulement qu'il se place au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la simplicité dans la sphère des instincts matériels. C'est par cette constante aspiration vers l'idéal que l'homme s'affirme lui-même, rend hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.
Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dégagée de toute incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rêve et le besoin de la perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prière ne peut être exaucée.
Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette théorie que dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence, ne peuvent être sur la voie d'une recherche sérieuse. Obéir aux lois de la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a pour mission de se rapprocher sans cesse.
La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu'il peut contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès à telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le calomnient. La déduction de notre principe se fait d'elle-même à toutes les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se rattachent désormais à l'un de ces principes éternellement en guerre: la négation du progrès, qui est un principe de mort; la perfectibilité, mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.