Je t'ai forcé à voir cet abîme, je t'ai dépeint tous les avantages d'une vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: «Épouse une femme étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas raisonner, c'est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin: tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des eunuques; alors vous ferez à l'occasion un peu de zèle pour vous distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le pouvoir, l'argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile; la voie opposée est semée d'écueils, de fatigues et de déceptions.»

Tu as rougi jusqu'à la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de railler, je veux être un homme." Nous nous sommes embrassés, et je t'ai laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l'isolement, la douleur et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir: vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu'au faîte. Je frémis à l'idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte à goutte le plus pur sang de ton cœur, les forces vives du premier amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras à poitrine découverte contre l'ennemi caché dans tous les buissons, tu exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi l'amour dans un cœur viril, tu n'auras pas versé les larmes de l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!

Courage, écris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton père te bénit.

H. Lemontier


[IV.]

[ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE, A PARIS]

D'Aix en Savoie, 6 juin 1861.

J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je m'enferme avec toi. Je veux te parler encore là, tout seul, dans ma petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. Père, c'est la première fois que tu me révèles le fond de ta pensée. À te voir si doux, si modeste et si bon, même pour les méchants, je croyais ton âme inaccessible à l'indignation. Ta sérénité me faisait peur, je l'avoue; je la regardais comme le résultat de cette noble et douloureuse lassitude, fruit du travail et de l'expérience. Je croyais que tes années de labeur et de vertu avaient creusé entre nous un abîme qui ne serait pas sitôt comblé! Tu m'as traité comme un homme qu'on excite, et non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu as bien fait. Ta tendresse a un peu hésité;... tu me croyais encore trop jeune.... Pauvre père, tu as tremblé en te laissant arracher le secret de ta force; eh bien, ne crains plus, j'étais mûr pour cette initiation, elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire, me faire voyager.—Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal au lieu de le guérir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: «Bois ce fiel et triomphe.»

Sois tranquille, je saurai souffrir; car, à présent, je vois un but sublime à ma souffrance. Conquérir celle que j'aime, la disputer à une mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphère de l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacrée que j'ai pour elle, et me rendre digne moi-même de la lui inspirer; résoudre le problème d'éclairer sa croyance en respectant sa liberté, d'épurer sa foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le tenterai, et, si j'échoue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou défaillir.