Ne riez pas, mademoiselle, de voir votre ami s'inquiéter des petites choses. Quand il s'agit d'une personne telle que vous, les moindres résolutions prennent de l'importance. Vous avez peut-être cru me faire pressentir vos dispositions à demi-mot, et on peut bien ne dire à son ami que la moitié d'un secret délicat. Puisque vous autorisez la franchise de ma sollicitude, aussi fervente et aussi désintéressée aujourd'hui qu'elle l'a été dans le passé, laissez-moi vous dire ce que je pense de la situation de vos esprits. Ce jeune homme dont vous m'avez parlé vous occupe plus que vous n'osez en convenir, et l'inquiétude que sa courte maladie vous a causée, n'était peut-être pas proportionnée au danger que sa vie a couru, non plus qu'à la date si récente de vos relations.

Je n'ai pu vous témoigner que de l'étonnement, mais j'ai éprouvé de la stupeur en apprenant que vous ne repoussiez pas l'idée de vous unir à lui. Vous ne m'aviez pas dit son nom, et vous sembliez croire que vous auriez sur sa conscience une influence à l'égard de laquelle il ne m'est plus permis de me faire illusion. Souffrez que je vous dise de quelle façon les renseignements me sont venus, car je ne veux pas que vous me supposiez capable de chercher la vérité en dehors de vos paroles. Je n'ai pu vous dire encore la nature des projets qui m'amènent ici. Ils vous seront soumis plus tard; mais ce que je puis vous dire, c'est que je les ai formés avec une joie extrême en songeant qu'ils me permettraient de vous revoir et de vous dire de vive voix tout ce que les lacunes d'une correspondance laissent de vague ou d'inachevé dans les relations du cœur et de l'esprit.

Je n'étais pas sans une certaine émotion au moment de vous retrouver. Je savais combien les idées échangées entre nous par lettres depuis trois ans sont contraires à celles des deux principaux chefs de votre famille, et c'est toujours une situation pénible pour une âme délicate que celle dont votre confiance allait peut-être m'imposer les devoirs et les luttes.—Et puis, vous l'avouerai-je? je craignais aussi ce que j'ai trouvé. J'avais comme un pressentiment de la crise qui s'opère en vous. Vous m'aviez laissé prendre la très-douce habitude de recevoir vos lettres quatre fois l'an, et, si j'ai bonne mémoire, depuis le début de la présente année, je n'en ai reçu qu'une, et celle-ci de moitié plus courte et moins abandonnée que les autres. Je me demandais donc comment vous recevriez le meilleur de vos amis, et si sa brusque apparition ne serait pas intempestive, fâcheuse peut-être.

J'eus l'idée de vous écrire dès le soir de mon arrivée à Chambéry; mais j'avais des instructions délicates et nécessaires à vous donner sur ma situation, et je dus craindre qu'une lettre ne tombât dans des mains ennemies. Je me rendis donc seul et à pied au bord du lac, et, sous prétexte de promenade, je le traversai dans une petite barque. Je demandai à voir cette grotte dont vous m'aviez souvent parlé dans vos lettres, cette chapelle érigée par vous à la Vierge immaculée.... C'est là, me disiez-vous, que souvent, aux heures où le lac n'est guère parcouru par les oisifs, le soir où aux premières blancheurs de l'aube, vous aimiez à prier, les yeux tournés vers cette pure étoile de l'Orient que nos saintes et poétiques litanies ne craignent pas de comparer à la mère du Sauveur: Stella matutina!

Je n'espérais pas, je ne désirais pas vous parler là; mais je me demandais s'il ne serait pas possible d'y déposer une lettre que vous ne manqueriez pas de trouver à l'heure de votre prière accoutumée.

C'est au moment d'aborder à cette grotte que j'appris votre absence du manoir; mais vous deviez revenir le lendemain, au dire du batelier. Je feignis d'être indifférent à ce détail et de vouloir entrer seulement par dévotion dans la chapelle. Je n'osai pas laisser de lettre; je déposai seulement aux pieds de la sainte image un bouquet de lis cueillis à Aix et liés d'un ruban qui ne pouvait pas me faire reconnaître de vous, mais qui devait appeler votre prudente attention sur un message subséquent plus explicite. Je ne pus m'arrêter qu'un instant dans la grotte. Le batelier ne m'y faisait aborder qu'avec une certaine crainte religieuse de vous déplaire. J'ai vu ensuite aux discours de cet homme, que j'ai interrogé sur votre compte comme s'il s'agissait pour moi d'une personne étrangère à ma vie, combien votre nom était en vénération parmi ces gens pieux et simples.

Pourtant ce batelier, qui parlait plus qu'il n'y était provoqué, me fit entendre qu'il était encore question pour vous d'un mariage, et que, depuis quelque temps, un jeune homme, qu'il appelait Valmare, était assidu au manoir de Turdy. Je ne poussai pas plus loin des investigations qui déjà dépassaient les limites de la curiosité permise. Je n'attachais d'ailleurs qu'une médiocre importance à cette nouvelle obsession de mariage qui pouvait échouer auprès de vous comme les précédentes, et je voulus ne tenir que de vous les effets de votre confiance.

De retour à Chambéry, j'ai su, dès le lendemain, votre retraite aux Carmélites, et je n'ai pas cru devoir la troubler. Que sont les conseils d'un ami auprès de ceux que vous demandiez à Dieu même? Je me bornai à vous informer par un billet du nom que vous deviez m'entendre donner et du silence que vous feriez bien de garder à certains égards, quand j'aurais l'honneur de vous être présenté par mademoiselle de Turdy. Dès lors j'attendis avec résignation, et l'âme remplie d'espérance, la fin et l'effet de votre semaine de retraite et de méditation chez les saintes filles de ***.

Dimanche dernier, lorsque votre respectable tante me pria de l'accompagner à ce couvent pour vous entendre chanter et de là vous ramener chez elle, j'eus un moment d'hésitation intérieure. Ce n'est pas à travers une foule que j'eusse préféré vous entendre, et puis je ne sentais pas dans mademoiselle de Turdy l'auxiliaire sur lequel vous m'aviez toujours dit de compter. Cette vénérable dame est pieuse et croyante sans aucun doute, mais elle fait grand cas du monde et de ses vanités. Elle est fort engouée de la perpétuité de sa noble race, et, tout en décernant à ce qu'il lui plaît d'appeler mon éloquence des éloges un peu puérils, elle m'a semblé compter sur moi pour vous influencer à l'occasion dans un sens tout contraire au but qui jusqu'à ce jour avait fait l'objet de vos désirs.

Vous m'avez donc vu assez contraint, et dans l'impossibilité de m'expliquer clairement sur quoi que ce soit devant elle. J'ai manqué totalement de prétexte pour me trouver seul avec vous, et je dois noter ceci, que vous n'en avez fait naître aucun. Elle a parlé du désir de votre grand-père de vous marier prochainement, et vous n'avez point dit que vous fussiez décidée à refuser.