—Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes comme incompatibles avec les vôtres?

—Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt, j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me voici.

—Résigné à tout?

—Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi; mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.

—Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme chantait et priait avec la mienne.

--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais fou!

—Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi quand je suis sortie?

—J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par l'émotion.

—Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise! J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma conscience et celle de mon cœur qui chantaient avec moi!

—O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure?