Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme et toute femme de bien qui se trompe!—Guerre ouverte, guerre à mort au mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!
Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus pour essayer.
Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père.
Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de toi.
[XVII.]
[ÉMILE A SON PÈRE.]
Aix, le 13 juin.
Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général; mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie.
Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu nos cœurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie, et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire, mœurs, coutumes, faune et flore.—Et puis nos grandes excursions, nos campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!... Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné.