—Non pas. C'est très-différent. L'abbé Fervet, pour des raisons personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de confesser.

—Allons donc! reprend Henri. Un prêtre qui n'a pas de goût pour cet exercice? Pourtant ce doit être fort divertissant de confesser les jeunes nonnes et les jolies petites filles!

—Il y a peut-être à cela autant de danger que de plaisir, car nous n'avons jamais eu à dire nos petits péchés qu'à de vieux prêtres plus ou moins octogénaires. On racontait sur notre abbé Fervet toute sorte d'histoires romanesques.

—Quelles histoires? demandai-je à mon tour.

—Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent forger. Il avait reçu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle éprise de lui; amoureux à son tour, il avait héroïquement fui le danger, et il avait prié et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre sexe. C'était là la version la plus accréditée; mais les imaginations vives en supposaient davantage. Faites-moi grâce du caquet de mes chères compagnes; je puis vous dire seulement que la pénitente séduite ou séductrice changeait continuellement de rôle dans la légende. Tantôt c'était une princesse et tantôt une bergère. De tout cela, il ne faut pas croire le moindre mot, car l'histoire n'était fondée sur rien; mais il fallait bien rire et babiller un peu!»

Je demandai à Élise quelles étaient les attributions du directeur de conscience à son couvent.

«Voici, dit-elle avec gaieté. On était libre de n'avoir jamais rien à démêler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une espèce de cours de théologie. En outre, il donnait des leçons particulières d'histoire sainte à quelques-unes des plus sérieuses, à Lucie entre autres, toujours avec la sœur-écoute, brodant à la table où nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces précautions étaient fort négligées, et, si la sœur s'absentait, personne n'y prenait garde, tandis que l'abbé Fervet se montrait rigidement observateur de la règle, et, si la sœur était en retard au commencement des leçons, que nous fussions une ou plusieurs, il se tenait près de la fenêtre, loin de la grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la réputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester: pourtant nous nous disions tout bas qu'il eût été encore plus saint de ne pas tant nous craindre.

—Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience à lui soumettre, faisiez-vous donc vos petites révélations devant la sœur-écoute?

—Généralement oui, et même en présence les unes des autres, ce qui nous divertissait beaucoup. Celles qui étaient studieuses, comme Lucie, prenaient plaisir à écouter les doctes et éloquentes réponses du directeur, car c'était pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en faisait pas faute. Il a toujours été beau parleur, et, pour le faire parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous dire que nos cas de conscience avaient rapport à des articles de foi et n'exigeaient aucun mystère. Si quelqu'une avait un petit secret à lui confier, elle lui écrivait, et il répondait d'assez longues lettres, fort belles, à ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence à ses amies. Moi, je n'en ai jamais reçu, n'ayant jamais aimé à écrire, et ne trouvant point en moi-même de scrupules sérieux à écouter ou à vaincre.

—Voilà votre récit couronné avec élégance, dit Henri, et nous tenons la légende de l'abbé Fervet: reste à savoir si M. Moreali, qui a peut-être l'esprit et le caractère d'un prêtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les manières, est l'abbé Fervet, et pourquoi ce serait lui.