—Oui, vous avez raison! s'écria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu dans le sommeil du cœur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive à croire qu'il se révèle à qui le cherche dans la pensée d'un grand devoir et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de l'énergie dans tout mon être. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques puériles, les choses d'habitude et de forme extérieure deviennent une gêne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout à coup, s'ouvre devant moi comme un temple où Dieu rayonne et me parle jusque dans les pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le sais à présent, ceux qui disent qu'il faut mourir à tout pour apercevoir le ciel. Non, il faut vivre à tout pour voir qu'il est partout; en nous-mêmes aussi bien que dans l'infini.»
Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:
«Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient aussi des lettres de votre père que vous m'avez montrées, des discussions que vous avez eues à propos de lui devant moi avec M. Moreali, des réflexions de M. Moreali lui-même, qui, n'étant pas dans le vrai à tous égards, me faisait revenir sur moi-même et me comprendre moi-même. Enfin, je crois et croirai toujours à la grâce, Émile, c'est l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus la méconnaître; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'à ce jour, ou la religion m'a trompée, ou je me suis trompée sur la religion. C'est plutôt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus d'autre interprétation, d'autre direction que la vôtre, si vous devez être mon mari! Vous m'amènerez à vous, et alors, si je me sens de force à aller plus loin, qui sait? nous irons peut-être ensemble encore plus haut, toujours plus haut, et, à coup sûr, sans que nous ayons rien à rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.»
Lucie était si belle, si forte et si franche, que j'ai plié le genou devant elle. Oh! oui, mon père; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais devinée dès le premier jour où je t'ai parlé d'elle. Elle est à moi, bien à moi, cette divine essence, cette beauté suprême!... Mais je ne veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je n'ai pas osé lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les transports de mon cœur, qu'elle eût fait la liberté autour d'elle!
Nous sommes restés ensemble sur ce banc, où Misie nous a apporté du lait et des œufs frais, en attendant le déjeuner. Nous n'avons pas songé à faire un pas de promenade, nous avons parlé, parlé toujours avec ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait, du grand-père, qui était si bon de dormir longtemps, de Lucette, que nous avons tant aimée! de la neige, qui est si belle là-bas sur les Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante, de la vie, qui est une si noble fête!... De Moreali, pas un mot. Le croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oublié. Que m'importent cet homme et son influence sur le passé de Lucie? Je me rappelle à présent que, sans le nommer, elle m'avait déjà parlé de lui. Quant à son influence sur le général, nous verrons bien s'il s'en sert pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la désobéissance de Lucie? Ah! qu'il me crée toutes les luttes dont l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force à tout renverser. Lucie déteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussière sous les pas de la volonté et le dissipera sous le souffle de l'amour!
Le grand-père s'est levé à dix heures. Nous avons été l'embrasser. Lucie lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous étions d'accord sur bien des points. Il nous a bénis, il a marié nos cœurs dans ses bras tremblants. Liens sacrés!... Je n'ai pas voulu me gâter cette journée par une entrevue peut-être désagréable avec le général. Lucie a été du même avis. Elle m'a renvoyé.
«Ne pensons à rien d'inquiétant aujourd'hui, disait-elle; savourons notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par personne, moi, je le déclare! Je chanterai pour le grand-père. Nous lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon père aussi a besoin de calme. Peut-être que demain il ne sera plus du tout pressé de brusquer nos résolutions et les siennes propres.»
Et me voilà, mon père, me voilà seul et tranquille dans mon chalet. Ah! que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je veux essayer mes forces contre ce prêtre déguisé; je veux pouvoir te dire: «J'ai été patient; j'ai été doux et ferme, généreux et sévère....» Je veux faire acte de virilité intellectuelle et morale. Je veux que Lucie soit fière de moi et que tu sois content de ton enfant.
Émile.