Cet interrogatoire où il m'avait entraîné presque malgré moi, par une confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte impétueuse.

«Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il eût voulu me le briser, vous êtes un enfant, vous! et moi, j'ai derrière moi trente ans de sacrifices, de mérites, d'expiations, peut-être! Oui, un prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c'est pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les vôtres! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y peut rentrer à l'instant même et s'y purifier, s'y retremper dans les larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger? Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez pas même le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans son mépris. C'est l'iniquité de vos principes en pareille matière qui vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien fiers de pouvoir nous dire: «Vous êtes prêtres; soyez saints, soyez anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres!» Eh bien, je vous déclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'à son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n'est que poussière. C'est pour cela que vous n'êtes rien, et que nous sommes tout dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des institutions civiles de tous les siècles. A nous le dogme de la réhabilitation par l'expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et brisées, à nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de la douleur et l'efficacité de la pénitence! A vous, qui portez si haut la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine; mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les triomphes de l'éternité!»

Je te donne un résumé de sa sortie; je ne cherche point à en traduire l'éloquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide; son regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forcé à cette sorte de confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y était crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:

«Votre doctrine de la réhabilitation par l'expiation est la seule belle, la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l'esprit des sociétés et des législations; elle y passera par une nouvelle prédication de l'Évangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez déjà plus le monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est l'héritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si, comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement; et j'ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût divulgué; mais, en revanche, j'exige de vous une sincérité absolue. Vous me direz si l'obstination du général et ses préventions contre moi sont votre ouvrage.

—Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées!

—Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la prudence à la ruse.

—Jésuite? s'écria-t-il. Je ne suis pas jésuite! A tort ou à raison, je me suis séparé de l'esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je suis seul et faible sur la terre.

—Persécuté peut-être! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu; mais je n'ai pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre d'une manière évasive.

—Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous avez la force d'esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j'aurai parlé. Oui, c'est moi qui ai dit au père de Lucie: «Votre fille ne peut pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'Église.» Mais ne le saviez-vous pas, Émile? Ne m'étais-je pas déclaré à vous-même?

—Vous m'avez dit qu'on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre conscience catholique: «Il n'y a jamais moyen de transiger en matière de foi.» Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille.