—Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de vous tromper vous-même. J'ai la foi; j'ai été élevé dans la doctrine de vérité; j'aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C'est pourquoi je n'accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La Quintinie.
—Votre réponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable de sacrifier l'amour plutôt que d'avoir recours au mensonge.»
Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrêta en voyant que je le suivais. Je le rejoignis.
«Vous allez à Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route ensemble?
—N'y venez pas! répondit-il vivement, je m'y oppose!
—Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'êtes pas le père de Lucie.
—Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous épargner une grande douleur... et même un véritable danger, celui d'exaspérer le général contre vous.
—Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d'empêcher toute colère. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que je peux la quitter sans prendre congé d'elle, et le général n'a pas le droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l'exprimer sous forme de regret et de prière.
—C'est insensé de votre part, Émile; vous ne connaissez pas le naturel emporté de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien à votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander réparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos exigences....
—Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même; je veux me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure, monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre, et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec toutes les formes du respect exigé par le nom qu'il porte et qu'il veut porter dignement.»