Au premier abord, comme il était d'une assez chétive complexion, les femmes de Venise le déclaraient insignifiant; mais un peintre tant soit peu intelligent ne l'eût pas trouvé tel. Son teint bilieux et uni faisait ressortir la blancheur de l'émail des dents et des yeux, contraste qui constitue une beauté chez les Orientaux, et que la statuaire grecque ne nous a pu faire soupçonner. Ses cheveux, fins comme la soie et toujours imprégnés d'essence de rose, étaient, par leur longueur et leur beau noir d'ébène, un nouvel avantage que les Italiennes, habituées à ne voir que des têtes poudrées, n'avaient pas le bon goût d'apprécier; enfin la singulière mobilité de sa physionomie et le rayon pénétrant de son regard l'eussent fait remarquer, s'il eût eu affaire à des gens moins incapables de comprendre ce que son visage et sa personne trahissaient de supériorité sur eux.

II était venu pour parler d'affaires à M. Spada, à peu près à l'heure où la tempête avait jeté celui-ci dans la gondole de la princesse Veneranda. Il avait trouvé dame Loredana seule au comptoir, et si revêche qu'il avait renoncé à s'asseoir dans la boutique, et s'était décidé à attendre le marchand de soieries en prenant un sorbet et en fumant sous les arcades des Procuraties, à trois pas de la porte de M. Spada.

Les galeries des Procuraties sont disposées à peu près comme celles du Palais-Royal à Paris. Le rez-de-chaussée est consacré aux boutiques et aux cafés, et l'entresol, dont les fenêtres sont abritées par le plafond des galeries, est occupé par les familles des boutiquiers ou par les cabinets des limonadiers; seulement l'affluence des consommateurs est telle, dans l'été, que les chaises et les petites tables obstruent le passage en dehors des cafés et couvrent la place Saint-Marc, où des tentes sont dressées à l'extérieur des galeries.

Timothée se trouvait donc aune de ces petites tables, précisément en face des fenêtres situées au-dessus de la, boutique de Zacomo; et comme ses regards se portaient furtivement de ce côté, il aperçut dans une mitaine de soie noire un beau bras de femme qui semblait lui faire signe, mais qui se retira timidement avant qu'il eût pu s'en assurer. Ce manège ayant recommencé, Timothée, sans affectation, rapprocha sa petite table et sa chaise de la fenêtre mystérieuse. Alors ce qu'il avait prévu arriva; une lettre tomba dans la corbeille où étaient ses macarons au girofle. Il la prit fort tranquillement et la cacha dans sa bourse, tout en remarquant l'anxiété de Loredana, qui à chaque instant s'approchait de la vitre du rez-de-chaussée pour l'observer; mais elle n'avait rien vu. Timothée rentra dans la salle du café et lut le billet suivant; il l'ouvrit sans façon, ayant reçu une fois pour toutes de son maître l'autorisation de lire les lettres qui lui seraient adressées, et sachant bien d'ailleurs qu'Abul ne pourrait se passer de lui pour en comprendre le sens.

«Abul-Amet, je suis une pauvre fille opprimée et maltraitée; je sais que votre vaisseau va mettre à la voile dans quelques jours; voulez-vous me donner un petit coin pour que je me réfugie en Grèce? Vous êtes bon et généreux, à ce qu'on dit; vous me protégerez, vous me mettrez dans votre palais; ma mère m'a dit que vous aviez plusieurs femmes et beaucoup d'enfants; j'élèverai vos enfants et je broderai pour vos femmes, ou je préparerai la soie dans vos ateliers, je serai une espèce d'esclave; mais, comme étrangère, vous aurez des égards et des bontés particulières pour moi, vous ne souffrirez pas qu'on me persécute pour me faire abandonner ma religion, ni qu'on me traite avec trop de dédain. J'espère en vous et en un Dieu qui est celui de tous les hommes.
MATTEA.»

Cette lettre parut si étrange à Timothée qu'il la relut plusieurs fois jusqu'à ce qu'il en eût pénétré le sens. Comme il n'était pas homme à comprendre à demi, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, il vit, dans cet appel à la protection d'un inconnu, quelque chose qui ressemblait à de l'amour et qui pourtant n'était pas de l'amour. Il avait vu souvent les grands yeux noirs de Mattea s'attacher avec une singulière expression de doute, de crainte et d'espoir sur le beau visage d'Abul; il se rappelait la mauvaise humeur de la mère et son désir de l'éloigner; il réfléchit sur ce qu'il avait à faire, puis il alluma sa pipe avec la lettre, paya son sorbet, et marcha à la rencontre de ser Zacomo, qu'il apercevait au bout de la place.

Au moment où Timothée l'aborda, il caressait l'acquisition prochaine d'une cargaison de soie arrivant de Smyrne pour recevoir la teinture à Venise, comme cela se pratiquait à cette époque. La soie retournait ensuite en Orient pour recevoir la façon, ou bien elle était façonnée et débitée à Venise, selon l'occurrence. Cette affaire lui offrait la perspective la plus brillante et la mieux assurée; mais un rocher tombant du haut des montagnes sur la surface unie d'un lac y cause moins de trouble que ces paroles de Timothée n'en produisirent dans son âme: «Mon cher seigneur Zacomo, je viens vous présenter les salutations de mon maître Abul-Amet, et vous prier de sa part de vouloir bien acquitter une petite note de 2,000 sequins qui vous sera présentée à la fin du mois, c'est-à-dire dans dix jours.»

Cette somme était à peu près celle dont M. Spada avait besoin pour acheter sa chère cargaison de Smyrne, et il s'était promis d'en disposer à cet effet, se flattant d'un plus long crédit de la part d'Abul. «Ne vous étonnez point de cette demande, lui dit Timothée d'un ton léger et feignant de ne point voir sa pâleur; Abul vous aurait donné, s'il eût été possible, l'année tout entière pour vous acquitter, comme il l'a fait jusqu'ici; et c'est avec grand regret, je vous jure, qu'un homme aussi obligeant et aussi généreux s'expose à vous causer peut-être une petite contrariété; mais il se présente pour lui une magnifique affaire à conclure. Un petit bâtiment smyrniote que nous connaissons vient d'apporter une cargaison de soie vierge.

—Oui, j'ai entendu parler de cela, balbutia Spada de plus en plus effrayé.

—L'armateur du smyrniote a appris en entrant dans le port un échec épouvantable arrivé à sa fortune; il faut qu'il réalise à tout prix quelques fonds et qu'il coure à Corfou, où sont ses entrepôts. Abul, voulant profiter de l'occasion sans abuser de la position du Smyrniote, lui offre 2,500 sequins de sa cargaison; c'est une belle affaire pour tous les deux, et qui fait honneur à la loyauté d'Abul, car on dit que le maximum des propositions faites ici au Smyrniote est de 2,000 sequins. Abul, ayant la somme excédante à sa disposition, compte sur le billet à ordre que vous lui avez signé; vous n'apporterez pas de retard à l'exécution de nos traités, nous le savons, et vous prions, cher seigneur Zacomo, d'être assuré que sans une occasion extraordinaire ...