—L'abominable lâche n'a pas perdu de temps, vous le voyez, l'abbé! m'écriai-je; il voulait effrayer mon oncle et sa fille: il y a réussi; mais il a compté sans moi, et je jure que, fallût-il le traiter à la mode de la Roche-Mauprat... s'il ose jamais se présenter ici de nouveau...
—Taisez-vous, Bernard, dit Edmée, vous me faites frémir; parlez sagement, et dites-moi tout ce que cela signifie.
Quand je l'eus mise au fait de ce qui était arrivé à l'abbé et à moi, elle nous blâma de ne pas l'avoir prévenue.
—Si j'avais su à quoi je devais m'attendre, nous dit-elle, je n'aurais pas été effrayée, et j'eusse pris des précautions pour ne jamais rester seule à la maison avec mon père et Saint-Jean, qui n'est guère plus ingambe. Maintenant, je ne crains plus rien, et je me tiendrai sur mes gardes. Mais le plus sûr, mon cher Bernard, est d'éviter tout contact avec cet homme odieux et de lui faire l'aumône aussi largement que possible pour nous en débarrasser. L'abbé a raison; il peut être redoutable. Il sait que notre parenté avec lui nous empêchera toujours de nous mettre à l'abri de ses persécutions en invoquant les lois; et, s'il ne peut nous nuire aussi sérieusement qu'il s'en flatte, il peut du moins nous susciter mille dégoûts que je répugne à braver. Jetez-lui de l'or, et qu'il s'en aille; mais ne me quittez plus, Bernard. Voyez, vous m'êtes nécessaire absolument; soyez consolé du mal que vous prétendez m'avoir fait.
Je pressai sa main dans les miennes et jurai de ne jamais m'éloigner d'elle, fut-ce par son ordre, tant que ce trappiste n'aurait pas délivré le pays de sa présence.
L'abbé se chargea des négociations avec le couvent. Il se rendit à la ville le lendemain et porta, de ma part, au trappiste l'assurance expresse que je le ferais sauter par les fenêtres s'il s'avisait jamais de reparaître au château de Sainte-Sévère. Je lui proposai en même temps de subvenir à ses besoins, largement même, à condition qu'il se retirerait sur-le-champ, soit à sa chartreuse, soit dans toute autre retraite séculière ou religieuse, à son choix, et qu'il ne remettrait jamais les pieds en Berry.
Le prieur reçut l'abbé avec tous les témoignages d'un profond dédain et d'une sainte aversion pour son état d'hérésie; loin de le cajoler comme moi, il lui dit qu'il voulait rester étranger à toute cette affaire, qu'il s'en lavait les mains et qu'il se bornerait à transmettre les décisions de part et d'autre, et à donner asile au frère Népomucène, autant par charité chrétienne que pour édifier ses religieux par l'exemple d'un homme vraiment saint. À l'en croire, le frère Népomucène serait le second du nom placé au premier rang de la milice céleste, en vertu des canons de l'Église.
Le jour suivant, l'abbé, rappelé au couvent par un message particulier, eut une entrevue avec le trappiste. À sa grande surprise, il trouva que l'ennemi avait changé de tactique. Il refusait avec indignation toute espèce de secours, se retranchant derrière son vœu de pauvreté et d'humilité, et blâmant avec emphase son cher hôte le prieur d'avoir osé proposer, sans son aveu, l'échange des biens éternels contre les biens périssables. Il refusait de s'expliquer sur le reste et se renfermait dans des réponses ambiguës et boursouflées; Dieu l'inspirerait, disait-il, et il comptait, à la prochaine fête de la Vierge, à l'heure auguste et sublime de la sainte communion, entendre la voix de Jésus parler à son cœur et lui dicter la conduite qu'il aurait à tenir. L'abbé dut craindre de montrer de l'inquiétude en insistant pour percer ce saint mystère, et il vint me rendre cette réponse, qui était moins faite que toute autre pour me rassurer.
Cependant les jours et les semaines s'écoulèrent sans que le trappiste donnât le moindre signe de volonté sur quoi que ce soit. Il ne reparut ni au château ni dans les environs, et se tint tellement enfermé aux carmes que peu de personnes virent son visage. Cependant on sut bientôt, et le prieur mit grand soin à en répandre la nouvelle, que Jean de Mauprat, converti à la plus ardente et à la plus exemplaire piété, était de passage, comme pénitent de la Trappe, au couvent des carmes. Chaque matin on fit circuler un nouveau trait de vertu, un nouvel acte d'austérité de ce saint personnage. Les dévotes, avides du merveilleux, voulurent le voir et lui portèrent mille petits présents qu'il refusa avec obstination. Quelquefois il se cachait si bien, qu'on le disait parti pour la Trappe; mais, au moment où nous nous flattions d'en être débarrassés, nous apprenions qu'il venait de s'infliger, dans la cendre et sous le cilice, des mortifications épouvantables; ou bien il avait été, pieds nus, dans les endroits les plus déserts et les plus incultes de la Varenne, accomplir des pèlerinages. On alla jusqu'à dire qu'il faisait des miracles; si le prieur n'était pas guéri de la goutte, c'est que, par esprit de pénitence, il ne voulait pas guérir.
Cette incertitude dura près de deux mois.