—Oui, je le veux, répondis-je. Je supporterai toutes les humiliations, pourvu que je sache ce qu'on veut de moi et pourquoi l'on se plaît à outrager le plus infortuné des hommes. Marche, Patience, et va vite, je suis pressé de revenir ici.

Patience marcha devant moi d'un air impassible, et, quand nous fûmes arrivés à sa maisonnette, nous vîmes mon pauvre sergent qui venait d'arriver aussi à la hâte. Ne trouvant pas de cheval pour me suivre et ne voulant pas me quitter, il était venu à pied et si vite, qu'il était baigné de sueur. Il se releva néanmoins avec vivacité du banc sur lequel il s'était jeté sous le berceau de vigne, pour venir à notre rencontre.

—Patience! s'écria-t-il d'un ton dramatique qui m'eût fait sourire s'il m'eût été possible d'avoir une lueur de gaieté dans de tels instants. Vieux fou!... Calomniateur à votre âge?... Fi! monsieur... Perdu par la fortune... vous l'êtes... oui.

Patience, toujours impassible, leva les épaules et dit à son ami:

—Marcasse, vous ne savez ce que vous dites. Allez vous reposer au bout du verger. Vous n'avez rien à faire ici, et je ne puis parler qu'à votre maître. Allez, je le veux, ajouta-t-il en le poussant de la main avec une autorité à laquelle le sergent, quoique fier et chatouilleux, céda par instinct et par habitude.

Quand nous fumes seuls, Patience entra en matière et procéda à un interrogatoire que je résolus de subir afin d'obtenir plus vite moi-même l'éclaircissement de ce qui se passait autour de moi.

—Voulez-vous bien, monsieur, me dit-il, m'apprendre ce que vous comptez faire maintenant?

—Je compte rester dans ma famille, répondis-je, tant que j'aurai une famille, et, quand je n'aurai plus de famille, ce que je ferai n'intéresse personne.

—Mais, monsieur, reprit Patience, si on vous disait que vous ne pouvez pas rester dans votre famille sans porter le coup de la mort à l'un ou à l'autre de ses membres, vous obstineriez-vous à y rester?

—Si j'étais convaincu qu'il en fût ainsi, répondis-je, je ne me montrerais pas devant eux; j'attendrais, au seuil de leur porte, ou le dernier jour de leur vie ou celui de leur rétablissement pour leur redemander une tendresse que je n'ai pas cessé de mériter...