Mon compagnon était si pressé de fuir, qu'il faillit me laisser là sans prendre le temps de me détacher. Dès qu'il l'eut fait:

—Un signe de croix, me dit-il, pour l'amour du bon Dieu, un signe de croix! Si vous ne voulez pas faire le signe de la croix, vous voilà ensorcelé: nous serons mangés par les loups en nous en allant, ou bien nous rencontrerons la grand'bête.

—Imbécile! lui dis-je, il s'agit bien de cela! Écoute, si tu as jamais le malheur de parler à qui que ce soit de ce qui vient d'arriver, je t'étrangle.

—Hélas! monsieur, comment donc faire? reprit-il avec un mélange de naïveté et de malice. Le sorcier m'a commandé de le dire à mes parents.

Je levai le bras pour le frapper, mais la force me manqua. Suffoqué de rage par le traitement que je venais d'essuyer, je tombai presque évanoui, et Sylvain en profita pour s'enfuir.

Quand je revins à moi-même, je me trouvais seul; je ne connaissais pas cette partie de la Varenne; je n'y étais jamais venu, et elle était horriblement déserte. Toute la journée, j'avais vu des traces de loups et de sangliers sur le sable. La nuit régnait déjà; j'avais encore deux lieues à faire pour arriver à la Roche-Mauprat. La porte serait fermée, le pont levé; je serais reçu à coups de fusil si je n'arrivais avant neuf heures. Il y avait à parier cent contre un que, ne connaissant pas le chemin, il me serait impossible de faire deux lieues en une heure. Cependant j'eusse mieux aimé subir mille morts que de demander asile à l'habitant de la tour Gazeau, me l'eût-il accordé avec grâce. Mon orgueil saignait plus que ma chair.

Je me lançai à la course à tout hasard. Le sentier faisait mille détours; mille autres sentiers s'entre-croisaient. J'arrivai à la plaine par un pâturage fermé de haies. Là, toute trace de sentier disparaissait. Je franchis la haie au hasard et tombai dans un champ. La nuit était noire; eût-il fait jour, il n'y avait pas moyen de s'orienter à travers des héritages[2] encaissés dans des talus hérissés d'épines. Enfin je trouvai des bruyères, puis des bois, et mes terreurs, un peu calmées, se renouvelèrent; car, je l'avoue, j'étais en proie à des terreurs mortelles. Dressé à la bravoure comme un chien à la chasse, je faisais bonne contenance sous les yeux d'autrui. Mû par la vanité, j'étais audacieux quand j'avais des spectateurs; mais, livré à moi-même dans la profonde nuit, épuisé de fatigue et de faim, quoique je ne sentisse nulle envie de manger, bouleversé par les émotions que je venais d'éprouver, assuré d'être battu par mes oncles en rentrant, et pourtant aussi désireux de rentrer que si j'eusse dû trouver le paradis terrestre à la Roche-Mauprat, j'errai jusqu'au jour dans des angoisses impossibles à décrire. Les hurlements des loups, heureusement lointains, vinrent plus d'une fois frapper mon oreille et glacer mon sang dans mes veines; et, comme si ma position n'eût pas été assez précaire en réalité, mon imagination frappée venait y joindre mille images fantastiques. Patience passait pour un meneur de loups. Vous savez que c'est une spécialité cabalistique accréditée en tout pays. Je m'imaginais donc voir paraître ce diabolique petit vieillard escorté de sa bande affamée, ayant revêtu lui-même la figure d'une moitié de loup, et me poursuivant à travers les taillis. Plusieurs fois des lapins me partirent entre les jambes, et, de saisissement, je faillis tomber à la renverse. Là, comme j'étais bien sûr de n'être pas vu, je faisais force signes de croix; car, en affectant l'incrédulité, j'avais nécessairement au fond de l'âme toutes les superstitions de la peur.

Enfin j'arrivai à la Roche-Mauprat avec le jour. J'attendis dans un fossé que les portes fussent ouvertes, et je me glissai à ma chambre sans être vu de personne. Comme ce n'était pas précisément une tendresse assidue qui veillait sur moi, mon absence n'avait pas été remarquée durant la nuit; je fis croire à mon oncle Jean, que je rencontrai dans un escalier, que je venais de me lever; et, ce stratagème ayant réussi, j'allai dormir tout le jour dans l'abat-foin.

[1]Locution du pays.

[2]C'est le nom qu'on donne à la petite propriété.