Je me trouvai donc orphelin à sept ans. Mon grand-père pilla dans la maison de ma mère tout l'argent et toutes les nippes qu'il put emporter; puis, laissant le reste et disant qu'il ne voulait point avoir affaire aux gens de loi, il n'attendit pas que la morte fut ensevelie, et, me prenant par le collet de ma veste, il me jeta sur la croupe de son cheval, en me disant:
—Ah çà! mon pupille, venez chez nous, et tâchez de ne pas pleurer longtemps; car je n'ai pas beaucoup de patience avec les marmots.
En effet, au bout de quelques instants, il m'appliqua de si vigoureux coups de cravache, que je cessai de pleurer et que, me rentrant en moi-même comme une tortue sous son écaille, je fis le voyage sans oser respirer.
C'était un grand vieillard, osseux et louche. Je crois le voir encore tel qu'il était alors. Cette soirée a laissé en moi d'ineffaçables traces. C'était la réalisation soudaine de toutes les terreurs que ma mère m'avait inspirées en me parlant de son exécrable beau-père et de ses brigands de fils. La lune, je m'en souviens, éclairait de temps à autre au travers du branchage serré de la forêt. Le cheval de mon grand-père était sec, vigoureux et méchant comme lui. Il ruait à chaque coup de cravache, et son maître ne les lui épargnait pas. Il franchissait, rapide comme un trait, les ravins et les petits torrents qui coupent la Varenne en tout sens. À chaque secousse, je perdais l'équilibre, et je me cramponnais avec frayeur à la croupière du cheval ou à l'habit de mon grand-père. Quant à lui, il s'inquiétait si peu de moi, que, si je fusse tombé, je doute qu'il eût pris la peine de me ramasser. Parfois, s'apercevant de ma peur, il m'en raillait, et, pour l'augmenter, faisait caracoler de nouveau son cheval. Vingt fois le découragement me prit, et je faillis me jeter à la renverse; mais l'amour instinctif de la vie m'empêcha de céder à ces instants de désespoir. Enfin, vers minuit, nous nous arrêtâmes brusquement devant une petite porte aiguë, et bientôt, le pont-levis se releva derrière nous. Mon grand-père me prit, tout baigné que j'étais d'une sueur froide, et me jeta à un grand garçon estropié, hideux, qui me porta dans la maison. C'était mon oncle Jean, et j'étais à la Roche-Mauprat.
... Je me cramponnais avec frayeur à la croupière du cheval ou à l'habit de mon grand-père...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
Mon grand-père était dès lors, avec ses huit fils, le dernier débris que notre province eût conservé de cette race de petits tyrans féodaux dont la France avait été couverte et infestée pendant tant de siècles. La civilisation, qui marchait rapidement vers la grande convulsion révolutionnaire, effaçait de plus en plus ces exactions et ces brigandages organisés. Les lumières de l'éducation, une sorte de bon goût, reflet lointain d'une cour galante, et peut-être le pressentiment d'un réveil prochain et terrible du peuple, pénétraient dans les châteaux et jusque dans le manoir à demi rustique des gentillâtres. Même dans nos provinces du centre, les plus arriérées par leur situation, le sentiment de l'équité sociale l'emportait déjà sur la coutume barbare. Plus d'un mauvais garnement avait été obligé de s'amender en dépit de ses privilèges, et, en certains endroits, les paysans, poussés à bout, s'étaient débarrassés de leur seigneur, sans que les tribunaux eussent songé à s'emparer de l'affaire et sans que les parents eussent osé demander vengeance.
Malgré cette disposition des esprits, mon grand-père s'était longtemps maintenu dans le pays sans éprouver de résistance. Mais, ayant eu une nombreuse famille à élever, laquelle était pourvue comme lui de bon nombre de vices, il se vit enfin tourmenté et obsédé de créanciers que n'effarouchaient plus les menaces, et qui menaçaient eux-mêmes de lui faire un mauvais parti. Il fallut songer à éviter les recors d'un côté, et, de l'autre, les querelles qui naissaient à chaque instant, et dans lesquelles, malgré leur nombre, leur bon accord et leur force herculéenne, les Mauprat ne brillaient plus, toute la population se joignant à ceux qui les insultaient et se mettant en devoir de les lapider. Alors Tristan, ralliant sa lignée autour de lui, comme le sanglier rassemble, après la chasse, ses marcassins dispersés, se retira dans son castel, en fit lever le pont et s'y renferma avec dix ou douze manants, ses valets, tous braconniers ou déserteurs, qui avaient intérêt comme lui à se retirer du monde (c'était son expression) et à se mettre en sûreté derrière de bonnes murailles. Un énorme faisceau d'armes de chasse, canardières, carabines, escopettes, pieux et coutelas, fut dressé sur la plate-forme, et il fut enjoint au portier de ne jamais laisser approcher plus de deux personnes en deçà de la portée de son fusil.
Depuis ce jour, Mauprat et ses enfants rompirent avec les lois civiles, comme ils avaient rompu avec les lois morales. Ils s'organisèrent en bande d'aventuriers. Tandis que leurs amés et féaux braconniers pourvoyaient la maison de gibier, ils levaient des taxes illégales sur les métairies environnantes. Sans être lâches (et tant s'en faut), nos paysans, vous le savez, sont doux et timides par nonchalance, et par méfiance de la loi, que dans aucun temps ils n'ont comprise, et qu'aujourd'hui encore ils connaissent à peine. Aucune province de France n'a conservé plus de vieilles traditions et souffert plus longtemps les abus de la féodalité. Nulle part ailleurs, peut-être, on n'a maintenu, comme on l'a fait chez nous jusqu'ici, le titre de seigneur de la commune à certains châtelains, et nulle part il n'est aussi facile d'épouvanter le peuple par la nouvelle de quelque fait politique absurde et impossible. Au temps dont je vous parle, les Mauprat, seule famille puissante dans un rayon de campagnes éloignées des villes et privées de communications avec l'extérieur, n'eurent pas de peine à persuader à leurs vassaux que le servage allait être rétabli et que les récalcitrants seraient malmenés. Les paysans hésitèrent, écoutèrent avec inquiétude quelques-uns d'entre eux qui prêchaient l'indépendance, puis réfléchirent et prirent le parti de se soumettre. Les Mauprat ne demandaient pas d'argent. Les valeurs monétaires sont ce que le paysan de ces contrées réalise avec le plus de peine, ce dont il se dessaisit avec le plus de répugnance. L'argent est cher est un de ses proverbes, parce que l'argent représente pour lui autre chose qu'un travail physique. C'est un commerce avec les choses et les hommes du dehors, un effort de prévoyance ou de circonspection, un marché, une sorte de lutte intellectuelle qui l'enlève à ses habitudes d'incurie, en un mot, un travail de l'esprit; et, pour lui, c'est le plus pénible et le plus inquiétant.