—Aussi qui vous dit que je vous trompe?
—Vous m'avez trompé; vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous ne m'aimiez pas.
—Je vous aimais, parce que je vous voyais, partagé entre de détestables principes et un cœur généreux, pencher vers la justice et l'honnêteté. Et je vous aime parce que je vois que vous triomphez des mauvais principes, et que vos méchantes inspirations sont suivies des larmes d'un bon cœur. Voilà ce que je puis vous dire devant Dieu et la main sur la conscience, aux heures où je vous vois tel que vous êtes. Il y a d'autres moments où vous me semblez si au-dessous de vous-même que je ne vous reconnais plus et que je crois ne pas vous aimer. Il ne tient qu'à vous, Bernard, que je ne doute jamais ni de vous ni de moi.
—Et comment faut-il faire pour cela?
—Vous corriger de vos mauvaises habitudes, ouvrir l'oreille aux bons conseils, le cœur aux préceptes de la morale. Vous êtes un sauvage, Bernard, et soyez bien sûr que ce n'est ni votre gaucherie à faire un salut ni votre ignorance à tourner un compliment qui me choquent en vous. Au contraire, ce serait à mes yeux un charme très grand s'il y avait de grandes idées et de nobles sentiments sous cette rudesse. Mais vos sentiments et vos idées sont comme vos manières, et c'est là ce que je ne puis souffrir. Je sais que ce n'est pas votre faute, et, si je vous voyais décidé à vous corriger, je vous aimerais autant à cause de vos défauts qu'à cause de vos qualités. La compassion entraîne l'affection; mais je n'aime pas le mal, je ne peux pas l'aimer, et, si vous le cultivez en vous-même, au lieu de l'extirper, je ne peux pas vous aimer. Comprenez-vous cela?
—Non.
—Comment, non?
—Non, vous dis-je. Je ne sens pas qu'il y ait du mal en moi. Si vous n'êtes pas choquée du peu de grâce de mes jambes, du peu de blancheur de mes mains et du peu d'élégance de mes paroles, je ne sais plus ce que vous haïssez en moi. J'ai entendu de mauvais préceptes dès mon enfance, mais je ne les ai pas acceptés. Je n'ai jamais cru qu'il fût permis de commettre de mauvaises actions, ou du moins je ne l'ai jamais trouvé agréable. Quand j'ai fait le mal, j'ai été contraint par la force. J'ai toujours détesté mes oncles et leur conduite. Je n'aime pas la souffrance d'autrui; je n'aime à dépouiller personne; je méprise l'argent, dont on faisait un dieu à la Roche-Mauprat; je sais être sobre et je boirais de l'eau toute ma vie, quoique j'aime le vin, s'il fallait, comme mes oncles, répandre le sang pour me procurer un bon souper. Cependant j'ai combattu avec eux; cependant j'ai bu avec eux; pouvais-je faire autrement? Aujourd'hui que je peux me conduire comme je veux, à qui fais-je du mal? Votre abbé, qui parle de vertu, me prend-il pour un assassin et pour un voleur? Ainsi, avouez-le, Edmée, vous savez bien que je suis honnête; vous ne me croyez pas méchant; mais je vous déplais parce que je n'ai pas d'esprit, et vous aimez M. de La Marche parce qu'il sait dire des niaiseries dont je rougirais.
—Et si, pour me plaire, dit-elle en souriant, après m'avoir écouté avec beaucoup d'attention, et sans retirer sa main, que j'avais prise à travers le grillage; si, pour être préféré à M. de La Marche, il fallait acquérir de l'esprit, comme vous dites, ne le feriez-vous pas?
—Je n'en sais rien, répondis-je après un instant d'hésitation; peut-être serais-je assez fou pour cela, car je ne comprends rien au pouvoir que vous avez sur moi; mais ce serait une grande lâcheté et une grande folie.