En parlant ainsi d'un air calme, Edmée secoua sa longue chevelure noire, qui s'était déroulée sur ses épaules, et dont une partie couvrait son visage pâle.
—Allons, dit-elle, Dieu viendra à notre aide; c'est folie et impiété que de douter de lui dans le danger. Sommes-nous donc des athées pour nous décourager ainsi? Allons voir Patience, il nous dira quelque sentence qui nous rassurera; il est le vieux oracle qui résout toute chose sans en savoir aucune.
Ils s'éloignèrent et je demeurai consterné.
Oh! combien cette nuit fut différente de la précédente! Quel nouveau pas je venais de faire dans la vie, non plus sur le sentier fleuri, mais sur le roc aride! Maintenant je connaissais tout l'odieux réel de mon rôle, et je venais de lire jusqu'au fond du cœur d'Edmée la crainte et le dégoût que je lui inspirais. Rien ne pouvait calmer ma douleur, car rien ne pouvait plus exciter ma colère. Elle n'aimait point M. de La Marche, elle ne se jouait ni de lui ni de moi; elle n'aimait aucun de nous; et comment avais-je pu croire que cette pitié généreuse envers moi, ce dévouement sublime à la foi jurée, fussent de l'amour? Comment, aux heures où cette présomptueuse chimère m'abandonnait, pouvais-je croire qu'elle eût besoin, pour résister à ma passion, d'avoir de l'amour pour un autre? Enfin, je n'avais donc plus de ressource contre mes propres fureurs! Je ne pouvais en obtenir autre chose que la fuite ou la mort d'Edmée! Sa mort! À cette idée, mon sang se glaçait dans mes veines, mon cœur se serrait, et je sentais tous les aiguillons du repentir le traverser. Cette douloureuse soirée fut pour moi le plus énergique appel de la Providence. Je compris enfin ces lois de la pudeur et de la liberté sainte que mon ignorance avait outragées et blasphémées jusque-là. Elles m'étonnaient plus que jamais, mais je les voyais; elles étaient prouvées par leur évidence. L'âme forte et sincère d'Edmée était devant moi comme la pierre du Sinaï, où le doigt de Dieu venait de tracer la vérité immuable. Sa vertu n'était pas feinte, son couteau était aiguisé et toujours prêt à laver la souillure de mon amour! Je fus si effrayé du danger que j'avais couru de la voir expirer dans mes bras, si consterné de l'outrage que je lui avais fait en espérant vaincre sa résistance, que je cherchai tous les moyens extrêmes de réparer mes torts et de lui rendre le repos.
Le seul qui parût au-dessus de mes forces fut de m'éloigner; car, en même temps que le sentiment de l'estime et du respect se révélait à moi, mon amour, changeant pour ainsi dire de nature, grandissait dans mon âme et s'emparait de mon être tout entier. Edmée m'apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n'était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens; c'était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le point d'honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d'armes, mais n'ayant d'amour passionné que pour la Divinité, comme ces paladins qui, à travers mille épreuves, marchaient à la terre sainte sous une armure d'or.
Je sentis dès ce moment mon amour descendre des orages du cerveau dans les saines régions du cœur, et le dévouement ne me parut plus une énigme. Je résolus de faire dès le lendemain acte de soumission et de tendresse. Je rentrai fort tard, accablé de lassitude, mourant de faim, brisé d'émotions. J'entrai dans l'office, je pris un morceau de pain et je le mangeai trempé de mes larmes. J'étais appuyé contre le poêle éteint, à la lueur mourante d'une lampe épuisée; Edmée entra sans me voir, prit quelques cerises dans le bahut et s'approcha lentement du poêle; elle était pâle et absorbée. En me voyant, elle jeta un cri et laissa tomber ses cerises.
—Edmée, lui dis-je, je vous supplie de n'avoir plus jamais peur de moi; c'est tout ce que je puis vous dire, car je ne sais pas m'expliquer; et pourtant j'avais résolu de vous dire bien des choses.
—Vous me direz cela une autre fois, mon bon cousin, me répondit-elle en essayant de me sourire.
Mais elle ne pouvait dissimuler la peur qu'elle éprouvait en se trouvant seule avec moi.
Je n'essayai pas de la retenir; je ressentais vivement la douleur et l'humiliation de sa méfiance, et je n'avais pas le droit de m'en plaindre; cependant jamais homme n'avait eu autant besoin d'être encouragé.