Elle me fit un signe de tête amical et doux. Il y avait dans ses grands yeux, creusés déjà par la souffrance, une expression indéfinissable, où la méfiance et l'espoir, l'affection et la curiosité, se peignaient alternativement et parfois tous ensemble.
—Je me soignerai, je dormirai, je ne serai pas triste, répondis-je.
—Et vous travaillerez?
—Et je travaillerai... Mais vous, Edmée, vous me pardonnerez tous les chagrins que je vous ai causés, et vous m'aimerez un peu.
—Et je vous aimerai beaucoup, répondit-elle, si vous êtes toujours comme ce soir.
Le lendemain, dès le point du jour, j'entrai dans la chambre de l'abbé; il était déjà levé et lisait.
—Monsieur Aubert, lui dis-je, vous m'avez proposé plusieurs fois de me donner des leçons; je viens vous prier de mettre à exécution votre offre obligeante.
J'avais passé une partie de la nuit à préparer cette phrase de début et le maintien que je voulais garder vis-à-vis de l'abbé. Sans le haïr au fond, car je sentais bien qu'il était bon et n'en voulait qu'à mes défauts, je me sentais beaucoup d'amertume contre lui. Je reconnaissais bien intérieurement que je méritais tout le mal qu'il avait dit de moi à Edmée; mais il me semblait qu'il eût pu insister un peu plus sur ce bon côté dont il n'avait dit qu'un mot en passant, et qui n'avait pu échapper à un homme aussi sagace que lui. J'étais donc décidé à rester très froid et très fier à son égard. Pour cela, je pensais avec assez de logique que je devais montrer beaucoup de docilité tant que durerait la leçon, et qu'aussitôt après, je devais le quitter avec un remerciement très bref. En un mot, je voulais l'humilier dans son emploi de précepteur, car je n'ignorais pas qu'il tenait son existence de mon oncle, et qu'à moins de renoncer à cette existence ou de se montrer ingrat, il ne pouvait se refuser à faire mon éducation. En ceci, je raisonnais très bien, mais d'après un très mauvais sentiment; et, par la suite, j'en eus tant de regret, que je lui en fis une sorte de confession amicale, avec demande d'absolution.
Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des préventions trop bien fondées, à beaucoup d'égards, de cet homme, qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une habitude de méfiance n'eût gêné ses premiers mouvements. Les persécutions dont il avait été si longtemps l'objet avaient développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu'il conserva toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile, et d'autant plus flatteuse et plus touchante peut-être. J'ai remarqué ce caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont généralement l'esprit de charité, mais non le sentiment de l'amitié.
Je voulais le faire souffrir, et j'y réussis. Le dépit m'inspirait; je me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne. J'eus une excellente tenue, beaucoup d'attention, de politesse, et une raideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de mon ignorance; et, pour cela, je pris le parti d'aller au-devant de toutes ses observations, en m'accusant moi-même de ne rien savoir et en l'engageant à m'enseigner les choses à l'état le plus élémentaire. Quand j'eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants, où j'étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de cette froideur à une sorte d'intimité; mais je ne m'y prêtai nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon intelligence.