—Sans crainte! Vous devriez savoir aussi que je ne vous fais pas l'honneur de vous craindre. Enfin, répondez-moi: sans savoir ce que je prétends faire, comprenez-vous que vous devez me rendre ma liberté et renoncer à des droits barbares?

—Je ne comprends rien, sinon que je vous aime avec fureur et que je déchirerai avec mes ongles le cœur de celui qui osera vous disputer à moi. Je sais que je vous forcerai à m'aimer, et que, si je ne réussis pas, je ne souffrirai jamais, du moins, que vous apparteniez à un autre, moi vivant. On marchera sur mon corps criblé de blessures et saignant par tous les pores avant de vous passer au doigt un anneau de mariage; encore vous déshonorerai-je à mon dernier soupir en disant que vous êtes ma maîtresse, et je troublerai ainsi la joie de celui qui triomphera de moi; et, si je puis vous poignarder en expirant, je le ferai, afin que dans la tombe, du moins, vous soyez ma femme. Voilà ce que je compte faire, Edmée. Et maintenant, jouez au plus fin avec moi, conduisez-moi de piège en piège, gouvernez-moi par votre admirable politique: je pourrai être dupe cent fois, parce que je suis un ignorant; mais votre intrigue arrivera toujours au même dénouement, parce que j'ai juré par le nom de Mauprat!

—De Mauprat Coupe-jarret! répondit-elle avec une froide ironie.

Et elle voulut sortir.

J'allais lui saisir le bras lorsque la sonnette se fit entendre; c'était l'abbé qui rentrait. Aussitôt qu'il parut, Edmée lui serra la main et se retira dans sa chambre sans m'adresser un seul mot.

Le bon abbé, s'apercevant de mon trouble, me questionna avec l'assurance que devaient lui donner désormais ses droits à mon affection; mais ce point était le seul sur lequel nous ne nous fussions jamais expliqués. Il l'avait cherché en vain. Il ne m'avait pas donné une seule leçon d'histoire sans tirer des amours illustres un exemple ou un précepte de modération ou de générosité; mais il n'avait pas réussi à me faire dire un mot à ce sujet. Je ne pouvais lui pardonner tout à fait de m'avoir desservi auprès d'Edmée. Je croyais deviner qu'il me desservait encore, et je me tenais en garde contre tous les arguments de sa philosophie et toutes les séductions de son amitié. Ce soir-là, plus que jamais, je fus inattaquable. Je le laissai inquiet et chagrin, et j'allai me jeter sur mon lit, où je cachai ma tête dans les couvertures, afin d'étouffer les anciens sanglots, impitoyables vainqueurs de mon orgueil et de ma colère.


[XIV]

Le lendemain, mon désespoir fut sombre. Edmée fut de glace, M. de La Marche ne vint pas. Je crus m'apercevoir que l'abbé allait chez lui et entretenait Edmée du résultat de leur conférence. Ils furent, du reste, parfaitement calmes, et je dévorai mon inquiétude en silence; je ne pus être seul un instant avec Edmée. Le soir, je me rendis à pied chez M. de La Marche; je ne sais pas ce que je voulais lui dire; j'étais dans un état d'exaspération qui me poussait à agir sans but et sans plan. J'appris qu'il avait quitté Paris. Je rentrai. Je trouvai mon oncle fort triste. Il fronça le sourcil en me voyant, et, après avoir échangé avec moi quelques paroles oiseuses et forcées, il me laissa avec l'abbé, qui tenta de me faire parler et qui n'y réussit pas mieux que la veille. Je cherchai pendant plusieurs jours l'occasion de parler à Edmée; elle sut l'éviter constamment. On faisait les apprêts du départ pour Sainte-Sévère; elle ne montrait ni tristesse ni gaieté. Je me résolus à glisser dans les feuillets de son livre deux lignes pour lui demander un entretien. Je reçus la réponse suivante au bout de cinq minutes:

«Un entretien ne mènerait à rien. Vous persistez dans votre indélicatesse; moi, je persévérerai dans ma loyauté. Une conscience droite ne sait pas se dégager. J'ai juré de n'être jamais à un autre que vous. Je ne me marierai pas, mais je n'ai pas juré d'être à vous en dépit de tout. Si vous continuez à être indigne de mon estime, je saurai rester libre. Mon pauvre père décline vers la tombe; un couvent sera mon asile quand le seul lien qui m'attache à la société sera rompu.»