Je lui assurai qu'elle était autant au-dessus de toutes les autres femmes que le lion est au-dessus de l'écureuil, le cèdre au-dessus de l'hysope, et, à force de métaphores, je réussis à le convaincre. Alors il m'engagea à lui confier quelques détails, afin, disait-il, qu'il pût juger ma position à l'égard d'Edmée. Je lui ouvris mon cœur sans réserve et lui racontai mon histoire d'un bout à l'autre. Nous étions alors sur la lisière d'une belle forêt vierge, aux derniers rayons du couchant. Le parc de Sainte-Sévère, avec ses beaux chênes seigneuriaux qui n'avaient jamais subi l'outrage de la cognée, se représentait à ma pensée pendant que je regardais les arbres du désert affranchis de toute culture, s'épanouissant dans leur force et dans leur grâce primitive au-dessus de nos têtes. L'horizon brûlant me rappelait les visites du soir à la cabane de Patience, Edmée assise sous les pampres dorés; et le chant des perruches allègres me retraçait celui des beaux oiseaux exotiques qu'elle élevait dans sa chambre. Je pleurai en songeant à l'éloignement de ma patrie, au large Océan qui nous séparait et qui a englouti tant de pèlerins au moment où ils saluaient la rive natale. Je pensai aussi aux chances de la fortune, aux dangers de la guerre, et, pour la première fois, j'eus peur de mourir; car mon cher Arthur, serrant ma main dans les siennes, m'assurait que j'étais aimé et qu'il voyait une nouvelle preuve d'affection dans chaque trait de rigueur et de méfiance.

—Enfant, me disait-il, si elle ne voulait pas t'épouser, ne vois-tu pas qu'elle aurait eu cent manières de se débarrasser à jamais de tes prétentions? Et, si elle n'avait pour toi une tendresse inépuisable, se serait-elle donné tant de peine et imposé tant de sacrifices pour te tirer de l'abjection où elle t'avait trouvé et pour te rendre digne d'elle? Eh bien, toi qui ne rêves qu'aux antiques prouesses de la chevalerie errante, ne vois-tu pas que tu es un noble preux, condamné par ta dame à de rudes épreuves pour avoir manqué aux lois de la galanterie, en réclamant d'un ton impérieux l'amour qu'on doit implorer à genoux?

Il entrait alors dans un examen détaillé de mes crimes et trouvait les châtiments rudes, mais justes; il discutait ensuite les probabilités de l'avenir et me donnait l'excellent conseil de me soumettre jusqu'à ce qu'on jugeât à propos de m'absoudre.

—Mais, lui disais-je, n'est-ce point une honte qu'un homme mûri, comme je le suis maintenant, par la réflexion et rudement éprouvé par la guerre se soumette comme un enfant au caprice d'une femme?

—Non, me répondait Arthur, ce n'est point une honte, et la conduite de cette femme n'est point dictée par le caprice. Il n'y a que de l'honneur à réparer le mal qu'on a fait, et combien peu d'hommes en sont capables! Il n'y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle. Vous vous êtes conduit comme Albion, ne vous étonnez pas qu'Edmée se conduise comme Philadelphie. Elle ne se rendra qu'à la condition d'une paix glorieuse, et elle aura raison.

Il voulut savoir quelle conduite avait tenue Edmée à mon égard depuis deux ans que nous étions en Amérique. Je lui montrai les rares et courtes lettres que j'avais reçues d'elle. Il fut frappé du grand sens et de la parfaite loyauté qui lui parurent ressortir de l'élévation et de la précision virile du style. Edmée ne me faisait aucune promesse et ne m'encourageait même par aucune espérance directe; mais elle témoignait un vif désir de mon retour et me parlait du bonheur que nous goûterions tous, réunis autour de l'âtre, quand mes récits extraordinaires prolongeraient les veillées du château; elle n'hésitait pas à me dire que j'étais, avec son père, l'unique sollicitude de sa vie. Cependant, malgré une tendresse si soutenue, un terrible soupçon m'obsédait. Dans ces courtes lettres de ma cousine, comme dans celles de son père, comme dans les longues épîtres tendres et fleuries de l'abbé Aubert, on ne me faisait jamais part des événements qui pouvaient et qui devaient survenir dans la famille. Chacun m'entretenait de soi-même, et jamais ils ne me disaient un mot les uns des autres; c'est tout au plus si on me parlait des attaques de goutte du chevalier. Il y avait comme une convention passée entre chacun des trois de ne me point dire les occupations et la situation d'esprit des deux autres.

—Éclaire-moi et rassure-moi, si tu peux, à cet égard, dis-je à Arthur. Il y a des moments où je m'imagine qu'Edmée est mariée, et qu'on est convenu de ne me l'apprendre qu'à mon retour; car enfin qui l'en empêche? Est-il probable qu'elle m'aime assez pour vivre dans la solitude par amour pour moi, tandis que cet amour, soumis aux principes d'une froide raison et d'une austère conscience, se résigne à voir mon absence se prolonger indéfiniment avec la guerre? J'ai des devoirs à remplir ici, sans nul doute; l'honneur exige que je défende mon drapeau jusqu'au jour du triomphe ou de la défaite irréparable de la cause que je sers; mais je sens que je préfère Edmée à ces vains honneurs et que, pour la voir une heure plus tôt, j'abandonnerais mon nom à la risée et aux malédictions de l'univers.

—Cette dernière pensée vous est suggérée, répondit Arthur en souriant, par la violence de votre passion; mais vous n'agiriez point comme vous dites, l'occasion se présentant. Quand nous sommes aux prises avec une seule de nos facultés, nous croyons les autres anéanties; mais qu'un choc extérieur les réveille, et nous voyons bien que notre âme vit par plusieurs points à la fois. Vous n'êtes pas insensible à la gloire, Bernard, et, si Edmée vous invitait à y renoncer, vous vous apercevriez que vous y teniez plus que vous ne pensiez; vous avez d'ardentes convictions républicaines, et c'est Edmée qui vous les a inspirées la première. Que penseriez-vous d'elle, et que serait-elle, en effet, si elle vous disait aujourd'hui: «Il y a, au-dessus de la religion que je vous ai prêchée et des dieux que je vous ai révélés, quelque chose de plus auguste et de plus sacré: c'est mon bon plaisir?» Bernard, votre amour est plein d'exigences contradictoires. L'inconséquence est, d'ailleurs, le propre de tous les amours humaines. Les hommes s'imaginent que la femme n'a point d'existence par elle-même et qu'elle doit toujours s'absorber en eux, et pourtant ils n'aiment fortement que la femme qui paraît s'élever, par son caractère, au-dessus de la faiblesse et de l'inertie de son sexe. Vous voyez sous ce climat tous les colons disposer de la beauté de leurs esclaves, mais ils ne les aiment point, quelque belles qu'elles soient; et, lorsque par hasard ils s'attachent à une d'elles, leur premier soin est de l'affranchir. Jusque-là, ils ne croient pas avoir affaire à une créature humaine. L'esprit d'indépendance, la notion de la vertu, l'amour du devoir, privilège des âmes élevées, est donc nécessaire dans une compagne; et plus votre maîtresse vous montre de force et de patience, plus vous la chérissez, en dépit de vos souffrances. Sachez donc distinguer l'amour du désir; le désir veut détruire les obstacles qui l'attirent, et il meurt sur les débris d'une vertu vaincue; l'amour veut vivre, et, pour cela, il veut voir l'objet de son culte longtemps défendu par cette muraille de diamant dont la force et l'éclat font la valeur et la beauté.

C'est ainsi qu'Arthur m'expliquait les ressorts mystérieux de ma passion et projetait la lumière de sa sagesse dans les orages ténébreux de mon âme. Quelquefois il ajoutait:

—Si le ciel m'eût donné la femme que j'ai parfois rêvée, je crois que j'aurais su faire de mon amour une passion noble et généreuse; mais la science prend trop de temps: je n'ai pas eu le loisir de chercher mon idéal, et, si je l'ai rencontré, je n'ai pu ni l'étudier ni le reconnaître. Ce bonheur vous est accordé, Bernard; mais vous n'approfondirez pas l'histoire naturelle: un seul homme ne peut pas tout avoir.