Après souper, ne me sentant pas capable de dormir, je m'en allai au bord du ruisseau. À force d'y marcher, nous y avions tracé un sentier qui serpentait dans les roches parmi ces jolies campanules à feuilles de lierre, ces parnassies, ces menyanthes, ces droseras et tout ce monde de menues fleurettes qu'Émilien m'avait appris à connaître et que nous aimions tant. Le ruisseau se perdait souvent sous les blocs et on l'entendait jaser sous les pieds sans le voir; un taillis de chêne ombrageait cette lisière de notre île, dont l'escarpement se relevait brusquement et formait là une ravine bien cachée: c'était là qu'Émilien, forcé de ne pas s'éloigner, aimait à marcher avec moi quand notre journée de travail était finie. En furetant, nous avions découvert une grotte qui s'enfonçait sous le _Druiderin, _dolmen moins important que la _Parelle, _mais remarquable encore par son gros champignon posé en équilibre sur de petits supports. Nous avions déblayé cette grotte de manière à nous y cacher au besoin. J'y entrai, et, mettant ma tête dans mes mains, j'éclatai en sanglots. Personne ne pouvait m'entendre, et j'avais tant besoin de pleurer!

Mais ce brave Dumont était inquiet de la tranquillité que je lui avais montrée, il me cherchait, il m'entendit et m'appela:

— Viens, Nanette, me dit-il; ne reste pas dans cette cave, montons sur le _Druiderin. _La nuit est belle et il vaut mieux regarder les étoiles que le sein de la terre. J'ai des choses sérieuses à te dire et peut-être qu'elles te donneront le courage qu'il te faut.

Je le suivis, et, quand nous fûmes assis sur l'autel des druides:

— Je vois bien, me dit-il, que ce qui t'afflige le plus, c'est qu'il n'ait pas voulu t'avertir et te voir une dernière fois.

— Eh bien, oui, lui dis-je, c'est cela qui me blesse et me fait penser qu'il me regarde comme une enfant sans coeur et sans raison.

— Alors, Nanette, il faut que tu saches tout et que je te parle comme un père à sa fille. Tu sais qu'Émilien t'aime comme si tu étais sa soeur, sa mère et sa fille en même temps. Voilà comment il parle de toi; mais sais-tu encore une chose? c'est qu'il t'aime d'amour. Il jure, lui, que tu ne le sais pas.

Je restai interdite et confuse. L'amour!

Jamais Émilien ne m'avait dit ce mot-là, jamais je ne me l'étais dit à moi-même. Je croyais qu'il me respectait trop et qu'aussi il me protégeait trop pour vouloir faire de moi sa maîtresse.

— Taisez-vous, Dumont, répondis-je, Émilien n'a jamais eu de mauvaises idées sur moi; il m'a trop juré qu'il m'estimait pour que j'en puisse douter.