Quand nous eûmes bien parlé d'Émilien, qui lui avait écrit, disait-il, des lettres brûlantes de patriotisme, quand il m'eut dit que Louise devenait chaque jour plus jolie et qu'elle était l'enfant gâtée de sa maison, je me décidai, voyant qu'à tous égards il me prenait au sérieux, à lui ouvrir mon coeur et à lui confier mon grand projet. Mais je ne le lui présentai pas comme une chose arrêtée dans mon esprit. Je ne lui désignai pas le moutier comme le but principal de mon ambition, et je le consultai d'une manière générale sur la possibilité de faire fortune avec rien, en face d'une occasion comme celle que présentait la vente des biens nationaux et la situation générale des affaires.

Il m'écouta avec attention, me regarda d'un air pénétrant, me fit encore quelques questions de détail et enfin me répondit comme il suit:

— Ma chère amie, votre idée est très bonne et il faut la réaliser. Il faut m'acheter le moutier et ses dépendances. Je ne veux pas gagner sur cette acquisition, je l'ai faite par pur patriotisme, et mon but est rempli si elle sert à créer l'existence d'une famille laborieuse et honnête comme sera la vôtre. Il faut épouser le jeune Franqueville et lui apporter cette dot.

— Fort bien; mais comment faire si vous ne me donnez du temps?

— Je vous donne vingt ans pour vous acquitter. Est-ce assez?

— À mille francs par an, plus les intérêts, c'est bien assez.

— Je ne veux pas d'intérêts.

— Oh! alors, nous ne ferons pas d'affaires. Émilien est fier et regarderait cela comme une aumône.

— Alors, j'accepte l'intérêt; mais à deux pour cent. C'est le revenu des terres affermées dans notre pays.

— Pardon: deux et demi!