— Mais je les devine mieux que vous. Je sens dans M. Costejoux un grand coeur et un grand esprit. Tous ceux qui me parlent de lui me confirment dans mon idée.

— Il passe pour un homme supérieur, je le sais. Si j'étais sûre qu'il le fût réellement!… mais non, cela ne m'absoudrait pas; je ne dois pas épouser l'ennemi de ma race. Promets-moi de me donner asile, et, le lendemain de ton mariage avec mon frère, je me sauverai d'ici pour aller chez vous.

— Je n'ai rien à vous promettre, moi. Émilien, s'il est mon mari, sera mon maître et je serai contente de lui obéir. Vous savez bien qu 'il sera heureux de vous avoir avec lui. Soyez donc tranquille de ce côté-là, et, à présent que vous êtes sûre d'être libre dans l'avenir, songez au présent sans prévention. Voyez comme vous êtes aimée, gâtée, et comme vous seriez heureuse si vous aviez l'esprit de l'être.

— Tu as peut-être raison, répondit-elle. Je réfléchirai encore, Nanon, mais donne-moi ta parole de ne pas dire à Costejoux que je l'aime.

— Je vous la donne, mais rendez-la-moi tout de suite. Laissez-moi lui donner ce bonheur qu'il mérite si bien, et qui lui fera avoir encore plus d'éloquence pour vous persuader.

— Non, non! je_ _ne veux pas! Il est déjà assez fat avec moi. Dis- lui que je t'ai laissée dans l'incertitude, puisqu'au fond, c'est la vérité.

Il fallut me contenter de cette conclusion qui n'en était pas une.

XXVI

Pendant le déjeuner, elle me fit de plus franches amitiés que je n'en avais encore reçu d'elle, et me dit à plusieurs reprises que, si j'étais au-dessous d'elle par la naissance, j'étais fort au- dessus par l'intelligence et l'instruction. Mais M. Costejoux ne put jamais lui faire reconnaître ou avouer que ce que l'on a acquis par le travail et la volonté vaut plus que ce que le hasard vous a donné.

Ils insistèrent tellement pour me garder, que je dus passer encore la journée avec eux. Ils étaient si bons et Louise se montrait si aimable, que je n'eus aucun déplaisir en leur compagnie; mais l'habitude d'agir et de m'occuper d'autre chose que de paroles me fit trouver le temps long, et, malgré de tendres adieux à mes hôtes, je fus contente de remonter en voiture pour retourner chez nous.