Et cependant j'avais toujours l'oreille tendue au moindre bruit, comme une personne qui attend la mort ou la vie. Au milieu de mes larmes, il me sembla entendre un mouvement inusité dans la cour du moutier. En deux sauts, je fus là, palpitante, prête à tomber morte si c'était la mauvaise nouvelle. Tout à coup la voix d'Émilien résonne faiblement, comme s'il parlait avec précaution dans la salle du chapitre.

C'est sa voix. Je ne peux pas m'y tromper. Il est là, et il ne me cherche pas, il parle à Dumont, il lui raconte quelque chose que je ne peux pas comprendre. Je saisis seulement ces mots: «Va la chercher, et ne lui dis rien encore. Je crains le premier moment!»

Et pourquoi donc craindre? qu'avait-il de terrible à m'apprendre? Mes jambes refusaient de franchir le seuil. Je me penche en m'appuyant contre le chambranle de l'ogive. Je le vois, c'est lui; il est debout et Dumont lui arrange son manteau sur les épaules. Pourquoi un manteau en plein été? Pourquoi ce soin de s'arranger au lieu d'accourir vers moi? Est-ce pour me cacher les guenilles de son petit habit d'officier? Qu'est-ce que Dumont lui dit à l'oreille? Je veux crier: «Émilien!» son nom se change dans mon gosier en un long sanglot; il y répond en s'élançant vers moi les bras ouverts… non, un seul bras! Il me serre contre sa poitrine avec un seul bras! l'autre, le droit, est amputé jusqu'au coude, voilà ce qu'on voulait me cacher dans le premier moment.

À l'idée de ce qu'il avait dû souffrir, de ce qu'il souffrait peut-être encore, j'eus un violent chagrin, comme si on me l'eût rendu à moitié mort. Je n'avais plus aucun souci de pudeur, je le couvrais de caresses et de larmes, je criais comme une folle:

— Assez de cette guerre, assez de malheurs! vous ne partirez plus, je ne veux pas!

— Mais tu vois bien que je ne suis plus bon pour la guerre, me disait-il. Si tu me trouves encore bon pour t'aimer, me voilà revenu pour toujours.

Quand on put se calmer et s'entendre:

— Voyons, ma chérie Nanette, me dit-il, n'auras-tu pas de dégoût et de dédain pour un pauvre soldat mutilé? Je suis guéri. Je n'ai voulu revenir que bien sûr du fait, car, pendant trois mois, après la paix, j'ai été en traitement pour la blessure reçue à la première affaire, négligée par moi et envenimée par le froid de la campagne de Hollande, que j'ai voulu faire quand même avec mon bras en écharpe. J'ai affreusement souffert, c'est vrai! J'espérais conserver mon bras pour travailler: impossible! Alors j'ai consenti à en être débarrassé, et, l'opération ayant bien réussi, j'avais écrit de la main gauche à Dumont pour qu'il te prévînt tout doucement de ma guérison et de mon prochain retour. Il paraît que vous n'avez pas reçu ma lettre et que je te cause une cruelle surprise. C'est encore une épreuve à mettre sur le carnet de mes titres, car la perte de mon bras m'a été moins sensible que tes larmes.

— C'est fini! lui dis-je. Pardonnez-moi d'avoir gâté par ma faiblesse, ce moment qui eût dû être le plus beau de notre vie. Dès l'instant que vous ne souffrez plus, je n'ai plus de chagrin, et, si vous aviez pu perdre ce bras sans souffrir, je me trouverais contente d'avoir à vous servir un peu plus que par le passé.

— J'étais sûr de cela, Nanon! Je me suis dit cela pendant l'opération; elle sera contente de me servir! Mais ne crois pas que je te laisserai travailler pour deux. Je trouverai quelque métier sédentaire, je ferai des écritures, je deviendrai habile de ma main gauche, j'aurai peut-être une petite pension, plus tard, quand on pourra!