XXVIII

Je commençais à m'assoupir vers deux heures du matin, quand madame Costejoux, en rêvant, prononça à voix haute et avec un accent de détresse le nom de son fils. Je crus devoir la tirer de ce mauvais rêve.

— Oui, oui, dit-elle en se soulevant, c'est un cauchemar! Je rêve qu'il tombe d'une falaise élevée dans la mer. Mieux vaudrait ne pas dormir!

Mais, comme elle avait passé la nuit précédente à causer avec lui de leur commune préoccupation, elle se laissa retomber sur l'oreiller et se rendormit. Peu d'instants après, elle parla encore, et je saisis, parmi ses paroles confuses, cette prière dite d'un ton suppliant:

— Secourez-le, ne l'abandonnez pas!

Une crainte superstitieuse s'empara de mon esprit.

— Qui sait, me disais-je, si cette pauvre mère ne subit pas le contre-coup de quelque grand péril couru par son fils? S'il était, lui, dans une crise de désespoir? Et si, dans ce moment même où nous le croyons endormi, il se trouvait aux prises avec le vertige du suicide?

Une fenêtre s'ouvrit au-dessous de la nôtre. Je regardai madame Costejoux, elle tressaillit, mais ne s'éveilla pas. J'écoutai en retenant mon haleine, on marchait dans la chambre de M. Costejoux; il ne reposait donc pas? Avait-il l'habitude de se lever si matin? En proie à une inquiétude sans but déterminé, mais insurmontable, je m'habillai à la hâte et je descendis sans bruit. Je collai mon oreille contre sa porte. Tout était rentré dans le silence. J'allais remonter, quand j'entendis marcher au rez-de-chaussée. Je redescendis encore jusqu'à la porte du jardin qu'on venait d'ouvrir. Je regardai vers le parc, je vis M. Costejoux qui s'y enfonçait. Je l'y suivis, résolue à l'observer et à le surveiller.

Il marchait à grands pas, faisant des gestes comme un orateur, mais sans parler. J'approchai, il ne s'en aperçut pas; il m'effraya par son air égaré, ses yeux creusés mais brillants, qui semblaient voir des choses ou des êtres que je ne voyais pas. Était-ce une habitude d'étudier ainsi ses causes, ou un accès de délire? Il alla jusqu'au fond du parc, qui se terminait en terrasse coupée à pic au-dessus de la petite rivière profondément encaissée, et il continua à gesticuler dans cet endroit dangereux, s'approchant jusqu'au rebord écroulé, comme s'il n'eût pas su où il était. Au risque de l'interrompre dans un travail d'esprit, peut-être salutaire, je le joignis vivement, je lui saisis le bras et le forçai à se retourner.

— Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il, surpris et comme terrifié; qui êtes-vous? que me voulez-vous?