C'est la première fois que je me rendis compte de la durée d'une journée et que mes occupations eurent un sens pour moi. Il paraît que j'étais déjà bonne à quelque chose, puisque je savais balayer, ranger la maison et cuire les châtaignes; mais je faisais ces choses machinalement, sans m'en apercevoir et sans savoir qui me les avait apprises. Ce jour-là, je vis arriver la Mariotte, une voisine plus à l'aise que nous, qui m'avait sans doute élevée et que je voyais venir tous les jours sans m'être jamais demandé pourquoi elle prenait soin de notre pauvre maison et de moi. Je la questionnai, tout en lui racontant ce que m'avait dit le père Jean, et je compris qu'elle s'occupait de notre ménage en échange du travail que mon grand-oncle faisait pour elle en cultivant son jardin et en fauchant son pré. C'était une très bonne et honnête femme qui me donnait sans doute depuis longtemps des leçons et des conseils, et à qui j'obéissais aveuglément, mais dont les paroles commencèrent à me frapper.

— Ton grand-oncle, me dit-elle, se décide donc enfin à acheter du bétail! Il y a longtemps que je le tourmente pour ça. Quand vous aurez des moutons, vous aurez de la laine; je t'apprendrai à la dégraisser, à la filer et à la teindre en bleu ou en noir; et puis, en allant aux champs avec les autres petites bergères, tu apprendras à tricoter, et je gage que tu seras fière de pouvoir faire des bas au père Jean qui va les jambes quasi nues, pauvre cher homme, jusqu'au milieu de l'hiver, tant ses chausses sont mal rapiécées; moi, je n'ai pas le temps de tout faire. Si vous pouviez avoir une chèvre, vous auriez du lait. Tu m'as vu faire des fromages et tu en ferais aussi. Allons, il faut continuer à avoir bon courage. Tu es une fille propre, raisonnable et soigneuse des pauvres nippes que tu as sur le corps. Tu aideras le père Jean à sortir de peine. Tu lui dois bien ça, à lui qui a augmenté sa misère en te prenant à sa charge.

Je fus très touchée des compliments et encouragements de la Mariotte. Le sentiment de l'amour-propre s'éveilla en moi et il me sembla que j'étais plus grande que la veille de toute la tête.

C'était un samedi; ce jour-là à souper, et le lendemain à déjeuner, nous mangions du pain. Le reste de la semaine, comme tous les pauvres gens du pays marchois, nous ne vivions que de châtaignes et de bouillie de sarrasin. Je vous parle d'il y a longtemps; nous étions, je crois, en 1787. Dans ce temps-là, beaucoup de familles ne vivaient pas mieux que nous. À présent, les pauvres gens sont un peu mieux nourris. On a des chemins pour pouvoir échanger ses denrées, et les châtaignes procurent quelque peu de froment.

Le samedi soir, mon grand-oncle apportait du marché un pain de seigle et un petit morceau de beurre. Je résolus de lui faire sa soupe toute seule et je me fis bien expliquer comment la Mariotte s'y prenait. J'allai au jardin arracher quelques légumes et je les épluchai bien proprement avec mon méchant petit couteau. La Mariotte, me voyant devenir adroite, me prêta pour la première fois le sien, qu'elle n'avait jamais voulu me confier, craignant que je ne me fisse du mal avec.

Mon grand cousin Jacques arriva du marché avant mon oncle; il apportait le pain, le beurre et le sel. La Mariotte nous laissa et je me mis à l'oeuvre. Jacques se moqua beaucoup de mon ambition de faire la soupe toute seule et prétendit qu'elle serait mauvaise. Je me piquai d'honneur, ma soupe fut trouvée bonne et me valut des compliments.

— Puisque te voilà une femme, me dit mon oncle en la dégustant, tu mérites le plaisir que je vais te faire. Viens avec moi au-devant de ton petit cousin Pierre, qui s'est chargé de ramener l'_ouaille _et qui ne tardera pas d'arriver.

Ce mouton, ardemment désiré, était donc une brebis, et elle était probablement des plus laides, car elle avait coûté trois livres. Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. Certes, j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que j'existais; mais je n'avais jamais songé à examiner le bétail des autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il me sembla qu'il me regardait avec amitié, et, quand il vint manger dans ma petite main les feuilles et le déchet des légumes que j'avais gardés pour lui, j'eus bien de la peine à me retenir de crier de joie.

— Ah! mon oncle, dis-je, frappée d'une idée qui ne m'était pas encore venue, voilà bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de bergerie pour le mettre!

— Nous lui en ferons une demain, répondit-il; en attendant, il couchera là dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce soir, il a marché et il est las. Au petit jour, tu le mèneras au chemin d'en bas, où il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.