La grive chantait toujours et semblait nous suivre dans les buissons. Je m'imaginai qu'elle me parlait de la part du bon Dieu et me faisait des promesses. Je demandai à mon compagnon s'il comprenait ce que les oiseaux chantaient.
— Oui, répondit-il, je le comprends très bien.
— Eh bien! la grive, qu'est-ce qu'elle dit?
— Elle dit qu'elle a des ailes, qu'elle est heureuse, et que Dieu est bon pour les oiseaux!
C'est ainsi que nous devisions en descendant le ravin, pendant que toute la France était en armes et cherchait la bataille.
À la nuit, mon monde rentra, et je servis le lièvre, qui fut trouvé bon. On n'avait point vu de brigands et on commençait à dire qu'il n'y en avait point, ou qu'ils ne s'aviseraient pas de venir chez nous. Le lendemain, on se tint encore en défense, mais ensuite on se remit au travail. Les femmes qui avaient caché leurs enfants reparurent avec eux; on déterra le linge et le peu d'argent qu'on avait enfouis, tout redevint tranquille comme auparavant. On fut content du petit frère qui, en parlant à propos aux moines, avait empêché les paroissiens de se brouiller avec eux; on pensait qu'ils étaient pour durer encore longtemps et on n'eût pas voulu encourir leur colère. Ils n'en montrèrent pas. On prétendit que le petit frère les avait bien raisonnés. On remarqua qu'il avait toujours nié l'arrivée des brigands et on commença à le considérer plus qu'on n'avait fait jusque-là.
Tous les jours, je le trouvai sur mon chemin, et c'est à travers champs qu'il m'apprit à_ _lire si vite et si bien, que tout le monde s'en étonnait et qu'on parlait de moi dans la paroisse comme d'une petite merveille. J'en étais fière pour moi, mais non pas vaine par rapport aux autres. J'appris un peu au petit Pierre, qui avait bon vouloir, mais la tête bien dure. J'enseignai aussi à quelques-unes de mes petites camarades, qui voulurent me faire des cadeaux en remercîment, et mon grand-oncle me prédit que je deviendrais maîtresse d'école de la paroisse, du ton dont il m'eût prédit que je deviendrais une grande reine.
Malgré que l'on se fût organisé en garde nationale, on était retombé dans l'indifférence et dans l'habitude. L'hiver se passa bien tranquillement. On craignait une froidure aussi cruelle que celle de l'autre année, et, comme on était devenu plus hardi, au mois de décembre, on coupa du bois dans les forêts du moutier, avec ou sans permission. On ne le volait pas, on le conduisait à la remise des moines, en se disant qu'ils n'auraient pas, comme l'année d'auparavant, la ressource de dire que le bois abattu manquait. Ces pauvres moines eussent pu nous punir bien durement, car la plus grande partie d'entre nous était encore sous la loi du servage. On nous avait bien dit que c'était une loi abolie depuis le mois d'août, même dans les biens d'Église; mais, comme on ne publiait pas le décret et que les moines n'avaient pas l'air de le connaître, nous pensions que c'était une fausse nouvelle comme celle des brigands. Un beau jour du mois de mars 1790, le petit frère vint à la maison et nous dit:
— Mes amis, vous êtes des hommes libres! On s'est enfin décidé à exécuter et à publier le décret de l'an dernier qui abolit le servage dans toute la France. À présent, vous vous ferez payer votre travail et vous établirez vos conditions. Il n'y a plus de dîmes, plus de redevances, plus de corvées; le moutier n'est plus ni seigneur, ni créancier, et bientôt il ne sera même plus propriétaire.
Jacques souriait sans croire à ce qu'il entendait; Pierre hochait la tête sans comprendre; mais le père Jean comprenait très bien, et je crus qu'il allait tomber en faiblesse, comme s'il eût reçu un coup trop fort pour son âge. Le petit frère, le voyant pâlir, s'imagina que c'était le saisissement de la joie, et il lui jura que la nouvelle était vraie, puisque les gens de loi étaient venus dès le matin signifier aux moines que leurs biens appartenaient à l'État, non pas tout de suite, mais après le temps voulu pour que l'État pût les dédommager en leur donnant des rentes.