Sans dire un mot, sans remercier, Émilien prit le bras de Dumont et l'entraîna dans l'escalier; il traversa avec lui la rue et le mit dans le chemin par où ils étaient venus, en lui disant:
— Marche devant sans te presser et sans te retourner. Ne t'arrête nulle part, n'aie pas l'air de m'attendre. J'ai encore un mot à dire à M. Costejoux, je te rejoindrai par la traverse; mais n'attends pas, ou nous sommes perdus tous deux. Si tu ne me vois pas en route, tu me retrouveras plus loin.
Dumont obéit sans comprendre; mais, quand il eut fait une demi- lieue, l'inquiétude le prit, Émilien ne revenait pas. Il se dit que, connaissant les chemins mieux que lui, il l'avait devancé. Il marcha encore. Quand il eut gagné la première étape, il voulut attendre, mais il était observé par des allants et venants, et, craignant de donner l'éveil, il poursuivit son chemin et se reposa dans un bois. Il arriva le lendemain au moutier, doublant le pas dans l'espoir d'y trouver son maître. Hélas, il n'y était pas et nous l'attendîmes en vain. Il avait voulu sauver son vieux domestique; mais il n'avait pas voulu compromettre M. Costejoux, il était retourné chez lui et, rentrant par l'escalier dérobé, il lui avait dit:
— Puisque je suis accusé, je viens me livrer.
Il allait ajouter: «Je vous remercie et ne veux pas vous perdre», lorsqu'un regard expressif de M. Costejoux, qui était en train d'écrire, l'avertit qu'il ne fallait rien dire de plus. La porte de l'antichambre était ouverte, et un homme en carmagnole de drap fin et en bonnet rouge, avec une écharpe autour du corps, parut aussitôt sur le seuil, traînant un grand sabre et fixant sur lui des yeux de vautour qui va fondre sur une alouette.
D'abord Émilien ne le reconnut pas, mais cet homme parla et dit d'une voix retentissante:
— Ah! le voilà! Nous n'aurons pas la peine de l'envoyer chercher!
Alors, Émilien le reconnut: c'était le frère Pamphile, l'ancien moine de Valcreux, celui qui avait fait mettre le frère Fructueux au cachot pour refus de complicité et d'adhésion aux miracles projetés, celui qu'il avait qualifié, devant nous, d'ambitieux capable de tout, celui qui haïssait le plus Émilien. Il était membre du tribunal révolutionnaire de Limoges et avait la haute main sur ses décisions comme l'inquisiteur le plus habile et le sans-culotte le plus implacable.
Tout aussitôt il procéda à son interrogatoire dans le cabinet de M. Costejoux, Émilien fut pris d'un tel dégoût, qu'il refusa de lui répondre et fut sur-le-champ envoyé en prison sous escorte de sans-culottes armés de piques, qui allaient criant par les rues:
— En voilà encore un de pris! voilà un aristocrate qui voulait déserter à l'ennemi et qui va passer par la _frontière de Monte à regret! _Quelques ouvriers criaient: «Vive la guillotine!» et insultaient le pauvre enfant. Le plus grand nombre faisait semblant de ne pas entendre. On avait toutes les peurs à la fois, celle de la république et celle de la réaction; car, si les nobles étaient en fuite, il y avait là des bourgeois modérés en grand nombre, qui laissaient faire, mais dont les regards semblaient prendre note des faits afin d'en châtier les auteurs quand ils redeviendraient les plus forts.