— Qui donc l'a désigné comme suspect? repris-je; n'étiez-vous point à son jugement, vous qui le connaissez?
— Cette infâme canaille de Prémel a cru se sauver en l'accusant. Il s'est vanté d'avoir entretenu avec le marquis de Franqueville une correspondance à l'effet d'avoir des preuves contre lui et sa famille, et il a prétendu qu'Émilien lui avait écrit son intention d'émigrer, dans une lettre qu'il n'a pu cependant produire, et qui, malgré son affirmation, ne s'est pas trouvée au dossier. J'espérais l'emporter sur lui par mon témoignage, mais l'ex- religieux Pamphile était là; il déteste Émilien, il a dit le connaître pour un royaliste et un dévot. Il voulait qu'on le condamnât à mort séance tenante et il s'en est fallu de peu qu'il ne fût écouté. J'ai amené une diversion en rejetant tout l'odieux de l'affaire sur Prémel, qui a été condamné à la déportation. Je n'ai pu sauver que la tête d'Émilien… jusqu'à nouvel ordre.
J'écoutais chaque parole de M. Costejoux sans m'abandonner à aucune émotion, et j'observais le changement de sa physionomie et de son accent. Il avait beaucoup souffert, cela était évident, depuis qu'il avait changé son point de vue politique. Il avait sincèrement adopté une conviction et un rôle qui pouvaient répondre à ses principes de patriotisme, mais qui étaient antipathiques à son caractère confiant et généreux. Je l'étudiais pour savoir jusqu'à quel point je pouvais compter sur lui. Dans ce moment, il me sembla qu'il était tout disposé à me seconder.
— Ne parlez pas de _nouvel ordre, _lui dis-je, il faut que vous réussissiez à délivrer Émilien tout de suite.
— Voilà où tu déraisonnes, répondit-il vivement. Cela m'est impossible, puisque son jugement a été rendu suivant les formes ordonnées par la République.
— Mais c'est un mauvais jugement, rendu trop vite et sans preuves!
Je sais qu'on peut appeler d'un jugement.
— Tu sais, je le vois, quelque chose du passé: mais le passé n'est plus. On n'appelle pas d'un jugement rendu par les tribunaux révolutionnaires.
— Alors, qu'est-ce qu'on fait pour sauver ses amis innocents? Qu'est-ce que vous allez faire, vous, pour délivrer ce jeune homme que vous estimez, que vous aimez, et qui est venu se livrer parce que vous lui avez dit: «Il y va de ma tête si l'on sait que je vous fais évader?»
— Je ne peux rien faire quant à présent, qu'une chose qui ne te satisfera pas, mais qui a son importance. Je peux, du moins je l'espère, le faire transférer dans une autre prison, c'est-à-dire dans une autre ville. Ici, sous l'oeil de Pamphile qui est une vipère et de Piphaigne qui est un tigre, il court de grands risques. Ailleurs, n'étant connu de personne, il sera peut-être oublié jusqu'à la paix.
— La paix! quand donc? il paraît que nous sommes battus partout! les aristocrates espèrent, dit-on, que l'ennemi aura le dessus et délivrera tous les prisonniers que vous faites. C'est peut-être imprudent à vous de rendre tant de gens malheureux et désespérés; cela sera cause que beaucoup d'autres appelleront et désireront la victoire des étrangers.