— Elle a raison; on peut être mal partagé comme elle, et marcher aussi bien qu'avec de beaux grands pieds; l'important, c'est qu'ils soient bons.
J'avais donc de bons pieds, j'en étais contente. Je ne me sentais plus lasse. J'étais prête à faire le tour de la France pour suivre Émilien.
Mais lui! comme il devait être triste et malade de se voir enfermé! Avait-il de quoi manger, de quoi changer, de quoi dormir? Je ne voulus pas y penser, cela me donnait comme une défaillance. J'étais dans une petite soupente avec une croisée ouvrant sur le toit. Je ne pouvais pas y grimper, je ne voyais que le ciel. Je regardai la porte par laquelle j'étais entrée, elle était fermée en dehors. Moi aussi, j'étais en prison. M. Costejoux me cachait, c'était pour mon bien. Je patientai.
XIII
Vers six heures du matin, on frappa à une autre porte. Je répondis qu'on pouvait entrer, et je vis Laurian qui me fit un signe. Je le suivis dans une chambre très belle qui tenait à la mienne et qui était celle de madame Costejoux la mère. Il me montra sur la table un déjeuner très bon et puis la fenêtre fermée de persiennes à jour, comme pour me dire que je pouvais regarder mais qu'il ne fallait pas ouvrir; et il s'en alla comme la veille, sans parler, m'enfermant et retirant la clef.
Quand j'eus mangé, je regardai la rue. C'était la première ville que je voyais, et c'était le beau quartier; mais le moutier était plus beau et mieux bâti. Je trouvai toutes ces maisons petites, noires et tristes. Pour tristes, elles l'étaient en effet. C'était des maisons bourgeoises, dont tous les propriétaires s'en étaient allés à la campagne. Il n'y restait que des domestiques qui sortaient comme en cachette et rentraient sans se parler dans la rue. On y faisait des visites domiciliaires. Je vis un groupe de gens en bonnets rouges à grosses cocardes, entrer dans une des plus belles, faire ouvrir les fenêtres, aller et venir. Leurs voix venaient jusqu'à moi; elles semblaient commander et menacer. J'entendis aussi comme des portes enfoncées et des meubles brisés. Une vieille gardienne s'emporta et cria des reproches d'une voix cassée. On cria plus haut qu'elle, et on l'emmena pour la conduire en prison. On emportait des cartons, des coffres et des liasses de papiers. Les gens des boutiques ricanaient d'un air bête et craintif, les passants n'interrogeaient pas et ne s'arrêtaient pas. La peur avait frappé tout le monde d'indifférence et de stupidité.
Je comprenais tout ce que je voyais et j'étais indignée. Je me demandais pourquoi M. Costejoux, qui devait voir aussi cela, ne s'opposait pas à ces vexations, à ces violences, à ces insultes envers une femme en cheveux blancs qui disputait le bien de ses maîtres à des bandits. Et les maîtres! pourquoi n'étaient-ils pas là? Pourquoi toute une ville se laissait-elle envahir et dépouiller par une poignée de malfaiteurs? On prit ailleurs du linge et de l'argenterie. On tua un pauvre chien qui voulait défendre son logis. Les vieillards et les animaux domestiques avaient-ils donc seuls du courage?
J'étais en colère quand je revis M. Costejoux, qui, sur le midi, monta dans la chambre où j'étais. Je ne pus me tenir de le lui dire.
— Oui, répondit-il, tout cela est injuste et repoussant. C'est le peuple avili qui se venge d'une manière vile.
— Non, non! m'écriai-je, ce n'est pas le peuple! Le peuple est consterné, il est poltron, voilà tout son crime.