«Au nom du ciel allez-vous-en! je n'ai besoin de rien; je suis résigné. Votre danger trouble seul mon repos.»
— Puisque nous lui faisons de la peine, dis-je à Dumont, ne nous montrons plus à lui, il nous croira partis; mais agissons. Il n'y a plus à hésiter. On va faire mourir tous les prisonniers!
— Ce n'est pas sûr, répondit-il. On en a mis quelques-uns en liberté. Ne nous désolons pas, mais préparons tout. Sache, mon petit Lucas, que j'ai suivi ton conseil et que j'ai très bien réussi. J'ai si bien joué la comédie, que le père Mouton (c'était le geôlier) m'a pris en amitié et je commence demain mon service dans la prison.
— Comment cela est-il possible?
— Tu ne sais pas que le père Mouton n'est guère plus geôlier que toi et moi. Il est nouveau dans sa fonction, parce que, toutes les prisons étant pleines à la fois, il a fallu choisir de nouveaux employés. Il y a des hommes de garde qui ne sont ni militaires ni fonctionnaires. Ce sont des gens de la ville qui ont leurs fils volontaires et que l'on récompense en leur donnant la garde des prisons, à raison de deux francs par jour, à la charge de ceux des prisonniers qui ont du bien dans le pays. Tu vois que c'est recherché; mais, comme ils sont tous ouvriers, ils n'entendent rien à leur emploi et ils sont très paresseux pour le remplir. Le père Mouton est tout seul chargé, avec sa femme, du balayage, de la cuisine, de l'entretien des prisonniers. Il aimerait mieux passer son temps à trinquer avec les gardiens, il se plaint de la fatigue. J'ai offert de me charger du gros ouvrage, et, comme il ne fallait pas avoir l'air de faire cela pour mon plaisir, j'ai débattu mon prix. Il me rabattra quelque chose sur notre loyer et nous pénétrerons dans la prison. Je dis nous, parce que je t'ai fait admettre aussi, comme un innocent qui m'aidera au besoin sans prendre aucun intérêt aux prisonniers. Seulement, on demande ton certificat de civisme et il est fait au nom de Nanette Surgeon. Est-ce que tu ne pourrais pas t'en fabriquer un au nom de Lucas Dumont?
— J'y ai pensé, répondis-je, il est fait, le voilà.
J'avais passé plusieurs soirées à imiter l'écriture de M. Costejoux avec assez d'adresse pour qu'il fût impossible de s'en apercevoir. Ces certificats étaient la plupart du temps écrits sur papier libre; le mien était bon, le père Mouton le prit, le regarda à l'envers et me le rendit, il ne savait pas lire. Cela me donna l'idée d'en fabriquer un autre à tout événement pour Émilien, et, pour ne pas compromettre M. Costejoux, je le signai Pamphile. Cette idée me vint en retrouvant un bout d'écriture de cet ancien moine, sur un papier que j'avais ramassé au moutier et dans lequel j'avais enveloppé quelques objets. Sa signature s'y trouvait. Je la copiai fidèlement et sans scrupule.
XV
D'abord j'entrai peu à la prison et j'y jouai le personnage d'un timide et d'un maladroit. Je vis bientôt que Mouton m'eût souhaité plus actif et plus utile. Je m'enhardis, j'eus sa confiance, je pus entrer enfin dans la chambre où était Émilien. C'était un galetas tout nu, avec deux paillasses et deux escabeaux. Il était là avec le vieux monsieur dont j'ai parlé. Deux autres lits de paille étaient vides: c'étaient ceux des malheureux jeunes gens qu'on avait fait mourir quelques jours auparavant.
En me voyant entrer, Émilien hésita un instant; mais, comme je me jetais à son cou, il n'y put tenir et me tint longtemps serrée sur sa poitrine en sanglotant.