— Non, non, pas moi! dit-il, je n'ai ni la force ni la volonté! À l'heure qu'il est, je dois être condamné. J'en suis content, ne me parlez plus. Je vais prier pour vous.

Et il se mit en prière en nous tournant le dos.

Émilien essaya encore de me faire renoncer à mon projet; mais, quand il me vit si acharnée à me perdre pour mourir avec lui, il dut céder et me promettre de faire ce que je voudrais. Seulement, comme il n'était pas question de le soumettre à un nouveau jugement puisqu'il avait été condamné à la détention par le comité de Limoges, il me fit promettre à mon tour que je n'agirais pas, si ce jugement n'était pas révisé.

Le lendemain, c'était, je crois, le 10 août, on fit une grande fête dans la ville, et, comme je voulais lui rapporter des nouvelles, j'allai voir de quoi il s'agissait. Il me fut impossible d'y rien comprendre. Une calèche singulièrement décorée passa, suivie de cinq ou six femmes qui portaient des bannières; c'étaient les mères de ceux qui avaient des enfants aux armées comme volontaires. Elles escortaient la déesse de la Liberté, représentée par une grande femme très belle en costume antique. C'était la fille d'un cordonnier qui s'appelait Marquis, et elle, on l'appelait la _grand'marquise. _La procession la conduisit sur son char à l'église des Cordeliers, où ce que je vis m'expliqua ce qui m'avait étonnée dans l'église déserte de Limoges. Elle monta une colline de gazon qui était dressée à la place de l'autel et qui représentait, disait-on, la _montagne. _Au plus haut de cette butte était assis un homme à longue barbe qui figurait, selon les uns, _le Temps, _selon les autres, _le Père éternel; _c'était un ouvrier savonnier 1 dont j'ai oublié le nom. Au bas de _la montagne, un _enfant demi-nu représentait _l'enfant de l'amour. _On fit des discours, on chanta je ne sais quoi. J'assistai à cette chose insensée comme si je faisais un rêve, et je crois bien que personne n'était plus avancé que moi. Ces fêtes républicaines étaient de pure fantaisie. Le conseil de la commune en discutait le programme présenté par les sociétés populaires, et le peuple les interprétait à sa guise.

1. Il s'appelait _Marin. _Voir les intéressants détails publiés dans le _Progrès du Centre, _par M. le docteur Fauconneau-Dufrène.

Au sortir du _temple, _je vis une scène plus significative. La _marquise, _au moment de remonter sur son char de déesse, avisa parmi les curieux un bourgeois de la ville que l'on soupçonnait de royalisme. Elle l'appela par son nom que j'ai oublié aussi, et lui dit effrontément:

— Viens ici me servir de marchepied!

Il avait peur, il approcha et mit un genou en terre. Elle plaça son pied sur lui et sauta lestement dans le char.

Je jugeai que tout le monde était devenu fou, et, après avoir vendu quelques paniers, je revins dire à Émilien ce que j'avais vu, en lui portant son dîner, auquel je joignis furtivement quelque chose de mieux que l'ordinaire de la prison. Le vieux prêtre n'y voulut pas toucher, malgré mes instances; il était si affaibli, que j'aurais voulu lui servir un peu de vin.

— Je n'ai pas besoin de me donner des forces, dit-il; ce que vous venez de raconter m'en donne de reste pour mourir avec joie.