Pareille chose serait bien impossible aujourd'hui, quoique ce pays soit encore très sauvage d'apparence, peu bâti, et médiocrement peuplé; mais on a fait des chemins, on a défriché une grande partie des terres incultes, on a brisé beaucoup de rochers et il s'est créé d'assez bonnes petites fermes. En 93, au sortir de l'ancien régime, où le paysan n'avait rien et où le grand propriétaire toujours absent ne savait seulement pas où ses terres étaient situées, au milieu de l'anarchie des campagnes et du dépeuplement forcé, nous étions là un peu comme Robinson dans son île. Aussi, la première fois que nous vîmes, au bord d'un ruisseau, la trace d'un pied humain, nous nous regardâmes, Émilien et moi, et la même pensée nous vint. Nous avions lu _Robinson _ensemble avec délices. Nous nous étions rêvé nous aussi, une île à nous deux. Nous avions quelque chose d'analogue, mais les sauvages étaient plus près!
XVII
Ce n'était pourtant qu'un pied d'enfant, mais l'enfant pouvait être envoyé pour nous espionner. Il ne nous vit pas et nous ne pûmes l'apercevoir. Le lendemain, il en vint deux, et, cette fois, ils se montrèrent, mais sans approcher. Ils semblaient avoir peur de nous. Nous crûmes devoir les appeler pour n'avoir pas l'air de nous cacher. Ils s'enfuirent et ne reparurent pas. Allaient-ils nous dénoncer?
— Ne pensons pas à cela, me dit Émilien, nous prendrions en haine tous nos semblables, et il est impossible que tous le méritent. Nous n'en avions connu jusqu'ici que de bons, la Terreur n'a pas pu faire qu'il n'en reste, et je veux croire que c'est le plus grand nombre. Vois, en ce qui me concerne! les méchants ont été l'exception. Pour un Pamphile qui ne pouvait me pardonner la délivrance du prieur, pour un Lejeune qui a la folie de croire que plus on détruit, plus on renouvelle, j'ai eu des amis comme Costejoux, comme le prieur, comme Dumont, sans compter ceux qui, n'ayant pu m'aider, ont fait des voeux pour moi, et c'est, j'en suis bien sûr, presque tout le monde de Valcreux.
— Et moi, lui dis-je, vous ne me comptez pas?
— Non, reprit-il, je ne te compte pas avec les autres. Toi! c'est avant tout, c'est plus que tout. Je ne t'ai pas seulement remerciée, et j'espère que tu as compris.
— Mais… non, pas trop!
— Ah! c'est que tu ne sais pas…, c'est vrai, tu ne sais pas du tout ce que tu es pour moi! Tu te crois ma servante, la future servante de ma femme et de mes enfants! Je me souviens, c'est convenu!
Et il se mit à rire en couvrant mes mains de baisers, comme si j'eusse été sa mère. Je ne pus m'empêcher de le lui dire.
— Bien! reprit-il, sois ma mère, je veux bien, car je me figure que, si j'en avais eu une véritable, je n'aurais aimé qu'elle au monde. Prends donc pour toi tout le respect, toute la tendresse, toute l'adoration que j'aurais eus pour elle.