Ce fut à minuit, le jour de Noël; la sécurité et le bien-être relatif dont nous jouissions, l'ignorance absolue où nous étions des événements, l'espoir de traverser cette crise et de rentrer dans la vie normale, nous avaient rendu un peu de gaîté, et nous résolûmes de faire réveillon. Nous nous étions construit, avec des cassures de granit autrefois exploité, une bonne cheminée, qui nous permit d'allumer la bûche de Noël. Avec des fagots bien secs qui jetaient une belle clarté dans la chambre, nous dressâmes la table et j'y servis un chapelet d'alouettes bien grasses, une montagne de mes plus belles châtaignes cuites de diverses manières et un fromage de mes chèvres. Pour figurer un arbre de Noël, Émilien avait coupé et planté sur la table un fragon (petit houx) tout couvert de ses fruits rouges qui sortent du milieu des feuilles. Mon vin de prunelles était clair comme de l'eau de roche et piquant comme du vinaigre. Nous aimons cela, nous autres gens de montagne. Dumont, faute de mieux, ne le dédaignait pas, et, quand je lui eus bien démontré que ce n'était pas du vin, il consentit à en boire pour trinquer à la santé de nos amis absents. Il nous vint bien à la pensée qu'ils étaient peut-être tous en prison ou guillotinés, même Costejoux, pour nous avoir sauvé la vie: mais chacun de nous se donna comme un coup de poing sur le coeur pour le forcer à la confiance, et aucun de nous ne voulut dire aux autres le frisson qui lui avait passé par le corps. Dumont, qui avait été longtemps triste comme un homme nourri de remords et privé d'excitant, voulut secouer son chagrin. Nous l'aimions tant qu'il se voyait bien pardonné. Il entonna donc, d'une voix grêle, une chanson de table qui probablement était grivoise, car, sur une parole d'Émilien, il l'interrompit tout d'un coup et se mit à chanter un noël.

Il arrivait à la moitié du second couplet, lorsqu'un cri rauque des plus bizarres et tout à fait inexplicable passa, en se prolongeant, le long de la maison et se perdit dans la direction de la _Parelle, _le plus gros bloc dans notre voisinage 1.

1. J'ai su depuis, que c'était la _Par-ell, _en celtique, la _haute pierre _du feu, le grand autel des druides.

Nous écoutâmes avec attention. Nous étions assez habitués aux cris des loups et aux glapissements des renards pour être sûrs que c'était une autre voix, une voix humaine, peut-être. Dumont prit un bâton et ouvrit la porte doucement. Nous entendîmes alors des paroles qui n'avaient aucun sens, mais qui étaient bien des paroles dites d'une vieille voix de femme tout éperdue de colère et de peur. Nous cherchâmes à rejoindre ce fantôme qui fuyait à travers les fougères desséchées; mais il se perdit dans l'ombre et ne reparut pas.

— Voulez-vous parier, nous dit Dumont, que c'est une sorcière qui venait, à l'heure de la _ci-devant _messe de minuit, faire une conjuration sur la grosse pierre?

— Tu as raison, dit Émilien, les choses doivent se passer ici comme chez nous. On croit que ces pierres celtiques sont enchantées, qu'elles dansent à minuit et se déplacent pour livrer les trésors qu'elles renferment. Cette vieille venait invoquer le diable. Tu l'as mise en fureur et en fuite avec ton saint cantique. C'est bien fait, mais ne chante plus, mon petit père; il y a peut-être autour de nous d'autres sorciers esprits forts qui croiraient que tu es un prêtre déguisé et que tu dis la messe.

Le lendemain, nous trouvâmes près de notre porte une peau d'anguille contenant sept gros clous. C'est une offrande aux mauvais esprits, bien connue dans nos campagnes. La sorcière l'avait laissé tomber en entendant le noël de Dumont. Il fit de la peau d'anguille une bourse, et mit à profit les clous qui n'étaient pas une trouvaille à dédaigner. Quelques jours après, Dumont rencontra un des derniers carriers qui avaient travaillé autour de la _Parelle, _et qui lui avait vu louer la baraque. Il lui apprit que notre propriétaire avait trouvé de l'ouvrage à La Châtre pour le démolissage du clocher des Carmes.

— Ils étaient en retard de ce côté-là, ajouta ce carrier, on les a démolis partout; c'est de l'ouvrage pour nous quand on les rebâtira. Alors, nous retournerons casser vos grosses pierres de là-haut.

— Même la Parelle? lui demanda Dumont, qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur les vertus de cette pierre.

— Oh! celle-là, non, répondit le carrier, elle est trop grosse, et puis elle a le diable dans le ventre. Vous avez bien vu, si vous avez pu monter dessus, ce qui n'est pas commode à un homme de votre âge (Dumont se faisait toujours plus vieux et plus cassé qu'il n'était), qu'elle est toute couverte de croix et de devises que les prêtres y ont fait tailler pour en chasser les esprits du temps passé? Eh bien, vous m'en croirez si vous voulez, mais, la nuit de Noël, toutes ces croix s'en vont et la pierre est aussi lisse que mon genou; elles ne reparaissent qu'au petit jour.